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N°972 - Janvier 2019 Reportage Transport d'œuvres d'art Un travail d'orfèvre C'est une branche très spéciale du transport routier, puisque la marchandise elle-même a en général une valeur qui dépasse celle de l'ensemble routier... Charger, acheminer et décharger des œuvres d'art, des bateaux ou des hélicoptères n'est pas une mince affaire, d'autant que les dimensions imposent un protocole très réglementé. Mais rien ne fait peur à Art Transport et Services Garrone... Place Antonin Poncet à Lyon, un lundi matin d'hiver pluvieux et au froid pénétrant. Heureusement, le trafic est plutôt calme autour de ce vaste espace dominé au-delà de la Saône par la Basilique Notre-Dame-de-Fourvière. Une grue vert pétant dépose délicatement d'immenses cercles d'acier sur une semi. L'opération est couvée des yeux par le directeur technique du Musée d'art contemporain de Lyon, Olivier Emeraud, qui est là pour coordonner le démontage. Drôle de marchandise Il faut dire que la marchandise n'est pas très classique. « Bernar Venet (sans d, il y tient !) est un artiste très reconnu dans le monde de l'art, explique-t-il... La ville a organisé une rétrospective de son œuvre dans différents sites lyonnais, dont le musée d'art contemporain, sur trois étages ! Mais quelques pièces doivent repartir plus tôt que prévu chez Venet, dans le Var, car la Fête des lumières va occuper une partie de cette place ». Trois remorques font la navette ce jour-là entre la place et la cour du Musée d'art contemporain, où les œuvres sont regroupées avant de redescendre chez l'artiste dans le Sud de la France, toujours dans les camions siglés « Art Transport et Service Garrone ». Quand c'est trop plein à la Fondation Venet, au Muy (Var), elles sont entreposées chez le transporteur, à Martigues. 95 % du temps passé au calage et à l'arrimage On sent que le fonctionnement est bien huilé, chacun s'affairant sans avoir à recevoir d'instruction. Mais les opérations sont lentes, et les conducteurs passent 95 % de leur temps au calage et à l'arrimage. Ils guident aussi Pierre, le patron, qui est aux manettes de la grue. « Bien sûr qu'on se considère avant tout comme des conducteurs routiers, assure le neveu de Pierre. Mais plus c'est compliqué, plus on aime... ». Cinq « arcs classiques », comme les appelle Bernar Venet, ont déjà été enlevés, à raison de 3 t chacun. Reste une « ligne indéterminée » à charger, morceau par morceau, soit en quatre allers-retours de la grue aux remorques exceptionnelles les plus proches. Ainsi que quatre « lignes penchées », qui clôtureront la journée pour l'équipe de Pierre et pour Hervé Guillot, le patron de LMI, une société lyonnaise appelée en renfort. « Car il faut une grue supplémentaire, plus longue et plus puissante, explique Olivier Emeraud, du MAC(1). Ça évite de galérer comme ce fut le cas lors de l'installation de ces mêmes œuvres en septembre dernier. Trop d'étapes à réaliser à bout de bras de grue... La dernière fois, avec l'engin de Pierre, ça bipait en permanence, car une fois le bras déployé au-dessus de la pelouse, la charge était trop importante ». L'explication est un peu mathématique : quand le sol est plein, Pierre peut s'avancer tout près des pièces à soulever avec sa capacité de 20 t ; quand c'est du vide en dessous, c'est Hervé qui intervient à distance, car sa grue va plus loin et peut supporter davantage en extension (850 kg à 28 m). Celui-ci dépose alors les sculptures morceau par morceau et Pierre les reprend avec son engin, une sorte d'hybride (de marque Merlo) entre le chariot élévateur et une grue, qui a l'avantage de n'être pas trop lourde et de pouvoir rouler. Des œuvres en « morceaux » de chacun 3 t Une histoire compliquée de portée maximale du sous-sol, qui a aussi beaucoup joué dans le choix de l'emplacement des œuvres... Car sous la place s'étend un parking de plusieurs étages, et rien que la ligne indéterminée fait plus de 12 t ! Personne n'apprécierait de voir sa voiture écrasée sous le poids du sol effondré... Au point que pour ce type de sculpture, le MAC fait intervenir un bureau d'études de structure et un géomètre. Même Hervé avec sa longue grue ne peut éviter que la pelouse soit râclée... « Le jardinier ne va pas être content ! ». Heureusement, les sculptures sont pleines, et ne peuvent donc ni se déformer, ni casser. « On en sait quelque chose, raconte l'un des conducteurs, Dominique : on est les transporteurs attitrés de Bernar Venet, et pour lui on va régulièrement jusqu'en Grande-Bretagne, Hongrie, Allemagne... ». Le directeur technique du Musée d'art contemporain de Lyon, Olivier Emeraud, était là pour superviser le démontage des oeuvres de Bernar Venet, qui valent une petite fortune. Arts Garrone travaille en famille Même si le transport exceptionnel de bateaux reste le cœur de métier d'Arts Garrone, le transport d'œuvres d'art est devenu une vraie spécificité pour cette entreprise familiale. Basée à Martigues, la société Arts Garrone n'emploie que 15 conducteurs (dont Romain, le neveu de Pierre), en plus de Pierre, de son fils Alex et de sa fille, Mariane (qui est surtout au volant, sauf quand il faut remplacer la responsable d'exploitation). « Mon père lui-même était routier à l'international, explique le patron. Il ne rentrait en général que tous les quinze jours et c'est lui qui m'a appris à conduire, comme je l'ai fait avec mes enfants, qui sont nés dedans ». Après avoir choisi de travailler dans la préparation de bateaux pour Bénéteau, ce qui l'amenait à les acheminer en Berliet 620 KB, Pierre Garrone a créé sa boîte en 1982 en rachetant ce Berliet. L'entreprise, où travaillait son frère, sa sœur et son père, s'appelait alors « Les marins de la Route » puisqu'elle était spécialisée dans le transport de bateaux. La crise de 2008 a fait craindre le pire à Pierre, qui l'a vendue à Capelle en 2008 pour mieux repartir quelques mois plus tard en fondant Art Transport et Services Garrone. Au départ, il l'a conçue comme une société de services connexes au transport (emballage, logistique, assistance au transport exceptionnel, accompagnement en voiture pilote, études préalables). Comme les clients revenaient vers lui, ils a racheté un camion, puis deux, etc. En 2012, l'entreprise a racheté Sovival, spécialisé dans le transport de conteneurs. Un métier qu'Art Transport a ajouté à son arc, en plus du transport exceptionnel et transport de bateaux (toujours une spécialité maison), dans toute la France et à l'international. « Mes enfants m'ont poussé à continuer, et j'essaie de leur passer le relais, petit à petit ». En attendant de leur passer le relais, Pierre (ici avec son fils) fait profiter les plus jeunes de la famille de son expérience, et s'appuie de son côté sur leur dynamisme. C'est avec ce Berliet 620 KB que Pierre Garrone a créé en 1982 sa boîte, alors spécialisée dans le transport de bateaux. La concurrence vient surtout du Nord Pierre Garrone a trouvé sa place dans les transports spéciaux (voir ci-dessus). Selon lui, en transport exceptionnel, la grosse concurrence vient de l'Europe du Nord en particulier, et des transporteurs étrangers en général. «Chez nos principaux concurrents, les Hollandais et autres pays étrangers, on ne respecte pas forcément les règles. C'est une question de calcul : pour un gars qui se fait gauler, 29 passent, malgré des infractions à la réglementation sociale ou au Code de la route ». Pourtant, sur l'A13 par exemple, des équipes de contrôle sont spécialement entraînées pour repérer les irrégularités des convois exceptionnels. « Des plaques non rétro-éclairées, un gyrophare non fonctionnel, ça ne pardonne pas ! Avant que la législation sur la catégorie 2 évolue, on était même parfois arrêtés pour la nature de la marchandise ». Et puis, selon Pierre, les étrangers ne se gênent pas pour ne demander aucune autorisation pour emprunter l'autoroute, malgré l'interdiction en 2e et 3e catégorie. On les voit régulièrement remonter ou descendre la vallée du Rhône ou Montélimar-Nice entre 22 h et 5 h. « Pour que l'autoroute soit autorisée en 2e catégorie, la dérogation nécessite des papiers, dont le coût est assez exorbitant », explique-t-il. Lui-même ne s'y résout qu'en l'absence d'alternative. Un métier très spécial Des événements comme la fête des lumières à Lyon, c'est du pain béni pour Hervé Guillot (LMI), qui se dit plutôt « levageur » que transporteur. «Pour la Fête des lumières, la ville de Lyon m'a demandé d'installer quatre arches Abyss, mais aussi un arbre lumineux en 2 D dans le sens de la rue de la République. Le pied fait 6 t et l'arbre 4 t. Ça m'a demandé 2 jours et demi de montage et deux jours de démontage, tout ça pour rester visible quatre jours ! », raconte Hervé Guillot, 56 ans, le patron de LMI, spécialisée en transport d'œuvres d'art. On comprend mieux que Gérard Collomb ait voulu à tout prix maintenir sa Fête des lumières en pleine tempête de manifestations de Gilets jaunes ! Une petite boîte bien structurée Avec ses trois conducteurs, Hervé s'en sort très correctement. « Une petite boîte bien structurée, c'est mieux qu'une grande armée désorganisée ! ». Lui qui a fait de l'international dans toute l'Europe pendant des années ne se considère pas du tout comme un transporteur : « On ne fait que de la prestation de service : on ne transporte même pas 15 % des produits qu'on installe ! Donc je suis plutôt levageur ! ». Pour Hervé, les découchés en cabine, c'est fini. « Qu'on soit en France, à Monaco, en Andorre, on dort à l'hôtel. Un minimum de confort et une bonne douche chaude quand on fait ce métier de chien, c'est essentiel ». Et ses gars bénéficie des mêmes avantages. « On passe énormément de temps en manutention, mais on gagne bien notre vie ». Et bien sûr, moins il fait de kilomètres, mieux il se porte : chacun dans sa boîte ne roule que 230 km par mois en moyenne... Le Scania avec lequel il prête main forte ce jour-là a 18 ans et consomme 56 l au cent à 30 t ! Eh oui, Hervé fait partie de ces gens qui ne jurent que par Scania, dont il possède deux porteurs et deux tracteurs (que des camions-grues !), en plus de ses deux semis. L'arrimage est tout un art : il faut prévoir que les sangles vont riper vers le haut et que l'ensemble est susceptible de retomber... L'une des solution est d'attacher les sangles entre elles. 7 camions et 27 remorques La flotte d'Art Transport & Services Garrone intègre sept camions, mais surtout 27 remorques de toutes sortes ! Sept camions suffisent à Pierre Garrone pour exercer ses divers métiers : quatre Daf (des XF 460) ; deux Man (des TGX 480) et un Scania porteur (un R144). Par contre, pour couvrir les spécialités de la société, il y a de tout en termes de remorques. Au côté des semi-remorques spécifiques extra-surbaissées d'une capacité de charge de 27 t, et de 19 m d'extension pour les grandes dimensions, on trouve des châssis porte-conteneurs (20' et 40') coulissants avec équipements spéciaux (dont des reefers pour le frigorifique), mais aussi des remorques plateaux polyvalentes d'une hauteur de chargement de 1,10 m et des semi-remorques type Open Box totalement débâchables.. Un travail de conducteur qui paie bien Une bonne équipe, un travail où on n'est pas mis sous pression en termes de délai, une bonne paie... Que demander de mieux ? Jusqu'à 2012, Dominique faisait du transport frigo : fleurs, marée, fruits et légumes, pour une société hollandaise. « On roulait beaucoup, et avec les nombreux chargements et déchargements, on travaillait parfois quasi 24 heures sur 24 ! Le patron payait les PV pour dépassements de temps, c'était un accord entre nous ». Grâce à ce travail assez intense pendant dix ans, y compris les samedis, il a pu se payer un voilier, sur lequel il vit à Martigues. « J'étais payé 4 000 € net, les impôts étant prélevés à la source. Par contre, chez eux, la retraite n'est pas avant 67 ans ». Dominique a connu Pierre Garrone en FCO. Invité à venir remplacer un conducteur parti en retraite, il a trouvé un meilleur équilibre : « Là aussi, on est bien payés, sans travailler pour autant comme des sauvages. Par exemple, si on ne peut pas rentrer ce soir, on rentrera demain. C'est tranquille, et surtout on s'entend bien, c'est une bonne équipe ». Sur les 15 conducteurs, l'opération de Lyon a mobilisé (de g. à d.) Dominique, Pierre (le patron), Romain (son neveu) et Alex (son fils). Reprise de force bien méritée dans un bouchon lyonnais... Chez Arts Garrone, les 15 conducteurs sont appelés à tout faire, outre la conduite : manutention, arrimage, calage... Par contre, ce sont les Garrone (père, fils et fille) qui se réservent le levage. (1)Musée d'art contemporain Texte & photos : Marie Fréor