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N°973 - Février 2019 Portrait Anne Pugnet Spécialité : transport de chevaux Basée dans le Pays de Gex, dans l'Ain, Anne Pugnet combine trois passions : le voyage, les camions et les chevaux... Même si, à 62 ans, elle commence tout juste à se dégager un salaire après 37 ans de route, peu lui importe, c'est le plaisir de vivre qui compte ! Elle rentre tout juste d'un convoyage de chevaux de course en Sardaigne. Une aventure qui se renouvelle à chaque mission... «J'ai 62 ans, et je ne suis pas prête d'arrêter le boulot ! D'ailleurs, quand je ne roule plus, je déprime... Et puis si je prends ma retraite, je ne toucherai que 350 € par mois ». Il faut dire qu'Anne Pugnet a d'emblée choisi de n'avoir jamais de patron, et de rester aussi autonome que possible. A force de volonté, elle s'est fait une place il y a vingt ans dans le transport de chevaux à l'international... Mais avant ça, cette ex-fermière et cavalière s'est frottée au transport routier de marchandises pendant quatorze ans, dont dix en international. Eleveur de chevaux, ancienne cavalière de haut niveau en compétition, elle a donc fini par réaliser son rêve de tout concilier. « J'ai réussi à faire ce que je voulais dans ma vie, c'est ça qui compte ». Et on sent bien que la forme de liberté que ça lui offre est devenue essentielle à son bonheur. Pour en arriver là, les choses n'ont pourtant pas été simples. « L'aventure à commencé en 1982. J'étais cavalière de concours et emmenais mes chevaux en compétition avec un vieux Mercedes 1113. Petit à petit, j'ai emmené les montures d'autres cavaliers, puis des marchands de chevaux m'ont demandé d'en transporter de la Normandie vers la Suisse, à quelques encablures de chez moi ». Sur la route, Anne voyait alors un gros trafic de camions. « En discutant sur la CB, j'ai eu envie de rejoindre le monde du transport de marchandises. J'avais le permis super lourd, après tout... ». Elle découvre par la même occasion l'hégémonie masculine qui domine le secteur. En tant que femme, elle trouve porte close chez tous les transporteurs chez qui elle va frapper. Tout de suite à son compte Comme elle a de la suite dans les idées, Anne passe alors l'attestation de capacité et se met à son compte, à 26 ans. « J'ai vu les choses en grand : j'ai acheté un Volvo F12 tout neuf et une remorque savoyarde d'occasion. J'ai contacté un affréteur et c'est parti, en commençant par l'Italie ! ». N'ayant pas d'expérience dans le transport international, c'est un peu galère au début. Travaillant seule, elle n'a surtout pas d'autre choix que d'être affrétée, ce qui limite sérieusement la part qui lui revient. En fin de compte, que ce soit en bâché (huit ans) ou en frigo (deux ans), elle n'a jamais vraiment réussi à se dégager une marge. « Rien que pour la location d'une semi frigo, j'en avais pour 12 000 F par mois » (soit 1 830 €). Elle parcourt toute l'Europe, les pays de l'Est et la Scandinavie. « Malgré tout, c'était une super expérience de la vie », reconnaît-elle... Elle n'a pas pour autant de nostalgie de ces quelques années en transport de marchandises. « Quand je faisais les pays de l'Est, c'était tout de même un peu chaud, en tant que femme, de l'autre côté du rideau de fer. Et passer les frontières pouvait prendre plusieurs jours. En Allemagne de l'Est, il était carrément interdit de s'arrêter tout au long de la route de transit. En cas de coup de barre, je n'avais pas le choix, je devais rouler, quitte à frotter la tôle sur les bas-côtés ! ». Etant affrétée, elle n'a alors pas le temps de chercher du fret elle-même. Internet n'avait pas débarqué dans les cabines. « Je récupérais par exemple des rouleaux de tissus à Strasbourg, je les emmenais en Roumanie, et arrivée là-bas, après le contrôle des autorités, je faisais un télex à mon affréteur pour qu'il me dise ce que je pouvais ramener. Une fois la réponse enfin arrivée, je repartais. Ça pouvait par exemple être des framboises à charger en Bulgarie pour la France. Je ne vous raconte pas les kilomètres à vide ! ». Pour rétablir ses finances, elle doit se résoudre à revendre son dernier camion et devient salariée pendant deux ans au volant de bus scolaires. « Cette parenthèse ne m'a pas laissé de souvenir impérissable ! J'en ai juste eu besoin le temps de me remettre en selle ! », précise-t-elle. Car Anne Pugnet fait partie de ces femmes passionnées qui ont besoin de maîtriser leur destinée... D'abord un vieux Renault L'appel de la route étant plus fort, en 1996 (à 40 ans), elle recréé une entreprise de transport international de chevaux : montures de loisir ou de compétition, à « déménager » d'un site à un autre ou à amener chez un acheteur. Elle prend le contrepied de son investissement précédent dans un tracteur neuf, qui l'avait un peu plombée. « J'ai recommencé avec une semi équipée pour le transport de chevaux et un vieux Renault 340 comme tracteur ». Sage, mais les clients dans ce milieu n'apprécient pas forcément le matériel d'occasion. Il faut aussi du temps à Anne Pugnet pour se faire connaître. « Mon activité a vraiment démarré en 2008 quand j'ai acheté (à un transporteur qui arrêtait) mon premier camion-remorque d'occasion déjà équipé... C'était un Mercedes 1850 V8. Ça pulsait ! J'ai acquis une vraie réputation. Au bout de cinq ans, en 2013, j'ai mis en route un Mercedes Actros 1851 tout neuf, après six mois de carrossage par Donguy, que je connaissais ». C'est son premier camion équipé à son idée pour les chevaux ! « Le transport de marchandises, c'était plus simple à gérer, mais ça payait moins », résume Anne. Elle arrive enfin à équilibrer son budget, année après année, sans pour autant se sortir de vrai salaire. « C'est ce que mon mari, conducteur de bus en Suisse, n'arrive pas à comprendre. Lui qui est à la maison tous les soirs me voit rentrer de mes longs périples fourbue. Mais au moins, je profite de la vie, je saisis les opportunités ! ». Avant tout se faire plaisir Par exemple, quand Anne prend son Master (sans couchette) plutôt que son Actros, elle choisit des hôtels plutôt bien pour la nuit. « Je me fais plaisir, quoi ! ». Et c'est toujours cette notion de plaisir qui l'a guidée, y compris quand elle montait en compétition... D'ailleurs, un bassin fracturé n'a pas eu raison de sa passion, même si ça lui a valu un mois et demi d'hospitalisation. Aujourd'hui, par sagesse et par intérêt personnel, elle fait toujours un peu d'élevage de chevaux, en marge des bovins, dans la ferme familiale dont elle a hérité et où elle habite. L'un de ses deux fils est heureusement très présent à la ferme. Car tout en travaillant, Anne a fait quatre enfants ! « Tous ont voyagé avec moi en camion. Les filles (42 et 30 ans) pendant ma période de transport en bâché, et les garçons (24 et 22 ans) en transport de chevaux. Le plus jeune est mécatronicien chez Mercedes Trucks. C'est un peu grâce à lui que j'ai choisi un camion-remorque de cette marque ». Aujourd'hui, elle s'en sort « plutôt bien », avec un Renault Master en plancher-cabine, en plus de son nouveau camion-remorque Actros Mercedes 17 places. « Le Master me permet de me passer de tachygraphe. La seule limite, c'est que je ne peux transporter dedans que deux chevaux, pas trop lourds si possible... ». Les deux véhicules sont équipés de caméras de surveillance... « C'est un vrai bonheur de travailler avec du bon matériel », constate-t-elle. Avec les chevaux, au moins, elle fait payer les kilomètres de son domicile à son domicile, à un meilleur taux de surcroit que ce qu'elle touchait en tant qu'affrétée dans le transport de marchandises. Finie la préoccupation des retours à vide ! Elle est d'autant plus appréciée de ses clients qu'elle les fait profiter d'un meilleur tarif si elle trouve des chevaux à charger pour une partie du retour. « Il faut juste qu'ils soient un peu souples sur la date, pour que ces voyages coïncident entre eux. Comme ça, tout le monde est gagnant ! ». L'Actros 1851 étant payé depuis le tout début de l'année, Anne peut enfin respirer et se faire un salaire normal. « Il a fallu pour ça que j'atteigne 62 ans ! Si ce n'est pas de la persévérance ! ». l Quand elle pense aux dix ans et plus qu'elle a passés à silloner l'Europe en tant qu'affrétée, Anne n'a aucune nostalgie... À 62 ans, elle qui n'a jamais vraiment pu joindre les deux bouts peut enfin se dégager un salaire normal : son Mercedes 1851 est tout juste payé ! Regret Anne Pugnet veille à renouveler très régulièrement ses véhicules neufs avant qu'ils perdent trop en valeur. Son Master arrivant bientôt à 3 ans, elle aurait aimé prendre un nouveau Sprinter pour le remplacer. C'est là que le bât blesse : comme la caisse du Sprinter est trop haute, Anne devrait passer en classe 3 au péage, au lieu de la classe 2. Or Mercedes ne dispose que de châssis-cabine et pas de plancher-cabine... Ayant vu un peu grand en se payant un Volvo F12 tout neuf pour se lancer dans le transport en international, quelques années plus tard Anne s'est sagement contentée d'un Renault 340 d'occasion pour entamer son activité de transport de chevaux. Mais en 2013, elle a craqué pour un camion-remorque Mercedes Actros 1851 neuf équipé à son idée... Elle peut ainsi convoyer 17 équidés dans un confort très appréciable. Retour d'un beau voyage Anne a une quinzaine de clients réguliers, qui lui assurent une bonne partie de son chiffre d'affaires. « Tous les autres, c'est du coup par coup, qui arrivent vers moi via mon site(1), ou bien de bouche à oreille ». L'un de ses derniers grands voyages, fin 2018, l'a amenée en Sardaigne. «Parmi les clients réguliers qui reconnaissent la qualité de mon travail, j'ai un chirurgien de métier, qui a la passion de l'élevage des chevaux de course et d'endurance. Pour cette activité, il s'est installé en Sardaigne ». Anne a la chance de se voir confier le transfert progressif de son écurie sur cette île italienne. A la mi-décembre, huit chevaux ont ainsi fait toute la route dans son Actros. (1)www.tgcpugnet.com Les tracas administratifs en transport d'animaux Parfois, il y a de quoi se décourager de faire ce métier... Le dernier cas de tracasserie que rencontre Anne Pugnet pour le transport de chevaux est assez symbolique de ce qui émaille son quotidien. «Les services vétérinaires de la DDPP me cherchent des noises parce qu'ils exigent désormais un ticket indiquant la température dans le box... J'ai l'affichage en cabine et l'enregistrement sur une clé USB pour les jours précédents, mais ça ne leur suffit pas, car ils ne sont pas toujours équipés pour lire une clé. A cause de ça, ils veulent m'empêcher de garder mon agrément d'animaux vivants de plus de huit heures ! ». Coût pour rester dans les clous en s'équipant d'un enregistreur de température ad hoc : 2 500 € ! Pour Anne, qui a l'agrément pour réaliser des transports de plus de huit heures, la règle impose de faire descendre les chevaux au-delà de 48 heures de camions. « Je le fais bien sûr sans attendre ce délai, au bout de 24 heures maxi. C'est difficile à adapter pour des chevaux de compétition. Comment voulez-vous trouver des écuries adéquates avec des box individuels ? Ce ne sont pas des animaux d'abattage ! ». Texte : Marie Fréor · Photos : X D.R.