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N°967 - Juillet/Août 2018 Reportage Le transport au Botswana Le pays au temps figé En Afrique australe, les routiers doivent faire preuve de beaucoup de patience. Aux frontières, il leur arrive d'attendre des semaines pour récupérer leurs papiers, et en cas d'accident, le dépanneur peut mettre des jours à arriver ! Ces conducteurs persévérants ont tant d'obstacles à surmonter qu'ils n'ont plus un regard pour la beauté renversante des paysages qu'ils traversent. Dans le Nord du Botswana, notamment, le temps ne s'écoule pas au même rythme que chez nous. Heureusement, le camion est peint en blanc, et les conducteurs ont posé des triangles de signalisation à 5 m de la calandre et de l'arrière. Sinon, dans l'obscurité qui tombe, on aurait du mal à distinguer l'ensemble (voir photos p.44). Le Freightliner est planté sur la route tous feux éteints, donc quasi invisible, au beau milieu de la voie de droite. Sachant qu'au Botswana on roule à gauche, il se trouve donc en plus dans le mauvais sens de la circulation ! La faible lueur qui persiste après le coucher du soleil éclaire encore une masse près de la remorque, à cheval entre la bande d'arrêt d'urgence et l'herbe qui la borde. Il s'agit d'une deuxième semi, qui avait été chargée par les gars de CelticFreight sur leur ensemble en même temps qu'une remorque et qu'un camion trois essieux à moitié explosé. De toute évidence, ce drôle de chargement n'a pas été arrimé correctement. On peut deviner que la remorque qui supportait cette charge a commencé à glisser et a basculé sur l'accotement. Dans cette région de l'Afrique, cette scène n'a rien de surprenant, tant ce genre de mésaventure est fréquente. Au Botswana, personne ne s'énerve contre un véhicule abandonné en panne et mal éclairé sur le bord de la route, ou quand la sécurité du chargement n'est de toute évidence pas assurée. L'image devient encore plus surréaliste quand on jette un regard curieux derrière la remorque tombée du plateau. Deux gars sont là qui passent le temps en soulevant de la fonte. Un vieux bout de ferraille fait office de barre d'haltérophilie. A chaque extrémité sont montés quatre pignons rouillés qui servent de poids. Un banc de bois grossièrement assemblé complète l'équipement de ce gymnase en plein air. Une assistance rapide ? Pas en Afrique ! De toute évidence, ce n'est pas la première fois que les deux routiers se retrouvent confrontés à cette situation. Leurs corps sont surentraînés, et leur musculature impressionnante. Une chaîne traîne sur la chaussée, un réchaud de gaz a été installé entre les roues jumelées, des instruments de cuisine et des aliments sont répartis ici et là sur les marches d'accès au tracteur et sur le réservoir typique des camions américains. « Oui, on attend le dépanneur et sa grue. Sans lui, pas possible de hisser la remorque sur l'autre semi », expliquent-ils avec une expression de visage qui signifie clairement que ça peut durer des lustres. Ça tient sûrement au fait que la question financière n'a pas été tranchée : qui s'acquittera du prix du dépannage ? Eux ou leur patron ? Mais on sent bien que s'il n'y avait pas cette histoire d'accident, il y aurait autre chose à attendre : le chargement, les douaniers, un meilleur travail... Peut-être une meilleure vie ou une autre femme qui pourrait admirer leurs muscles, et même plus si affinité. Un camion arrimé par deux courroies Pour un observateur européen possédant une connaissance même minime de la bonne façon d'arrimer un chargement pour éviter les accidents, il peut être assez alarmant de constater les méthodes appliquées au Botswana, où les conducteurs se contentent des moyens du bord, ni plus ni moins. Dans notre cas, le vieux camion resté sur le plateau de la semi intacte est fixé par deux pauvres courroies étroites, pleines de nœuds. Trois jours plus tard, l'attelage en détresse gît toujours en vrac sur la route. Il n'a pas bougé d'un centimètre, la grue de dépannage n'ayant de toute évidence toujours pas volé à son secours. Cette fois, pour échapper à la canicule de midi, les garçons se sont réfugiés sous la remorque, à l'ombre. Ils n'attendent pas seulement l'arrivée du dépanneur, mais aussi que la fraîcheur revienne. Ils reprendront alors leurs exercices d'haltérophilie. Rien à faire : celui qui parcourt les pays d'Afrique au volant d'un camion doit être doté d'une qualité primordiale : la patience. A environ 260 km au nord de ce tronçon de l'A33 où ont échoué nos haltérophiles de pacotille se trouve le carrefour de quatre pays : Botswana, Namibie, Zimbabwe et Zambie. Ce point de rencontre est proche de la ville de Kasane. Un dictateur qui s'obstine Cette région est un rêve pour les touristes, mais à la limite du cauchemar pour les routiers, qui passent souvent trois semaines dans les bouchons frontaliers avant de récupérer leurs papiers et de pouvoir poursuivre leur route. A l'origine de cette situation inextricable, une discussion qui dure depuis des dizaines d'années entre les pays limitrophes pour mener à bien un projet de pont enjambant le Zambèze, le 4e fleuve du continent par la longueur. Mais le président de la République du Zimbabwe, Robert Mugabe, alors qu'il se cramponnait encore au pouvoir(1), s'est toujours mis en travers de cette construction qui fait pourtant le consensus des trois autres pays. Ce dictateur, qui a toujours considéré son pays aux immenses et riches ressources comme son butin personnel, l'a fait fait plonger au niveau d'un pays du tiers monde, comme c'est trop souvent le cas en Afrique. Selon les conducteurs routiers, Mugabe estimait que le pont affecterait l'espace aérien du Zimbabwe (qui n'est d'ailleurs pas clairement défini). Et il voulait être dédommagé en conséquence. Reste à voir si son successeur, Emmerson Mnangagwa, sera plus intéressé par le bien public. En attendant, les routiers vont continuer à passer des jours et des jours de chaque côté des frontières. Ils n'ont d'autre choix que de laver leur linge sur place et de le faire sécher aux essuie-glaces, et de se procurer des aliments de base ou autres biens de première nécessité auprès des locaux. Ils sont déjà heureux d'avoir au moins un boulot, plus ou moins bien payé selon leur employeur. A une bonne journée de route de là, plus au sud, on trouve Gaborone, la capitale du Botswana. L'aspect de la ville semble indiquer qu'elle jouit d'une certaine aisance, essentiellement grâce aux diamants et aux touristes. Quelques sociétés de transport donnent une tout autre image que celle inspirée par les bras cassés qui passent leur temps à soulever de la fonte. Rien n'est laissé au hasard Deux exemples de succès : l'entreprise familiale De Wets Drilling, ou bien De Vre Trans, qui comptent parmi les plus gros transporteurs du Botswana. Une visite guidée du site de De Vre Trans permet de comprendre de façon édifiante comment certains ont très bien su se sortir du lot. Le propriétaire, De Vrye van Dyk, a mené de brillantes études de marketing avant de s'installer comme transporteur. Ça se retrouve dans la façon dont il gère son entreprise, où tout a l'air d'être bien pensé, contrôlé et soigné. La seule ombre au tableau, c'est l'accès au site depuis le plus important axe nord-sud du Botswana : un bon kilomètre de route de terre pleine d'ornières et de nids de poule. Mais le patron n'y peut pas grand-chose. Il s'agit d'une route publique, même si on peut difficilement qualifier de « route » ce tronçon poussiéreux. Quand les conducteurs de l'entreprise rentrent de tournée, un strict programme d'organisation impose d'abord un contrôle d'alcoolémie, suivi du contrôle de la cabine, puis du remplissage des réservoirs (le nombre de litres est bien entendu enregistré à la virgule près). Leur ensemble passe alors au lavage, avant une inspection du véhicule, des opérations d'entretien et au besoin une réparation. Ce n'est qu'alors que le programme est bouclé. Les 63 camions de la flotte de De Vre Transport sont exclusivement suédois. Les Volvo doivent passer à l'entretien au bout de 40 000 km, et les Scania 10 000 km plus tôt. Les remorques sont envoyées chez le concessionnaire en même temps que les tracteurs. Ça fait quinze ans que De Vrye van Dyk travaille de cette façon, et le succès est au rendez-vous. Mais comment a-t-il eu l'idée de s'investir dans le secteur du transport routier de marchandises, alors que son propre père avait tourné le dos à ce métier et était devenu fermier ? De Vrye allait encore à l'école à ce moment-là. « J'ai eu le sentiment qu'il était temps de créer une entreprise de transport vraiment bien organisée au Botswana ». Comme pour toute boîte de transport, les conducteurs représentent le facteur le plus important de réussite. Dans cette société, seuls ceux qui peuvent faire la preuve de quelques années d'expérience ont une chance de rentrer chez van Dyk, qui leur impose malgré tout trois mois d'essai. Un système ingénieux encourage les conducteurs à y aller doucement avec le carburant et les équipements. Pour mériter une prime de maximum 4 000 pula (soit 370 €) par mois, il faut conduire aussi bien et économiquement que « Jimmy », sur lequel le patron zoome à l'écran de l'ordinateur à l'exploitation. Les conducteurs qui y arrivent peuvent ainsi doubler leur salaire. Les routiers redoutent les actes de violence Malgré tout, il y a des éléments que même une société parfaitement organisée peut difficilement maîtriser dans les pays de l'Afrique australe. « Il y a quelques mois, deux de mes camions ont été incendiés en Afrique du Sud, raconte le patron. Depuis, les conducteurs ont une peur bleue de se rendre dans ce pays. Pour nous, le Zimbabwe ou la Zambie sont nettement moins dangereux. L'Afrique du Sud devient de plus en plus violente et la criminalité prend des proportions très inquiétantes ». Une histoire récente illustre ces propos : « Un conducteur était de passage à Krugersdorp (une ville minière d'Afrique du Sud) quand de violentes altercations ont démarré à cause de la crise du logement. Un rien peut provoquer des émeutes. Et quand la foule dans la rue commence à s'énerver, les meneurs ne prennent pas le temps de poser des questions, ils cassent tout, et mettent aussi le feu aux camions qui ont la malchance de se trouver là ». Des escortes pour les chargements de valeur Etant donné que rien ne permet de prévoir ces accès de colère soudains ou ces manifestations locales, il n'y a pas non plus moyen de savoir quand et où ça va déraper. Et la criminalité est telle que les camions chargés de minerai de cuivre extrait des mines de Zambie à destination de l'Afrique du Sud (où il doit être fondu) sont escortés par des gardes armés, à la fois dans la cabine et dans des véhicules autour. Ce dispositif de sécurité s'applique aussi aux autres chargements très convoités, comme par exemple les bonbons ! Ils transportent et installent des équipements de forage Dans le sud du continent africain, les installations de forage ont fait la fortune de certaines sociétés néerlandaises, comme les De Wets. Cette famille, installée à un peu moins d'une heure de route au nord de Gaborone, est la 14e génération de Hollandais vivant en Afrique australe. Aujourd'hui, tous les villages du Botswana disposent de leur propre puits. Idem pour la plupart des fermiers, qui ont ainsi leur propre source d'eau pour les hommes et le bétail. Il y a aussi beaucoup de travail pour les foreurs dans les mines du pays. Dans le cas de la société De Wets, les appareils de forage sont acheminés sur les lieux d'exploitation par ses propres camions. La famille est semble-t-il habitée par un véritable esprit pionnier, qu'on trouve souvent dans les pays dits sous-développés. Cet esprit donne à beaucoup de personnes le courage de surmonter toutes les situations, aussi difficiles soient-elles. Dans l'immense cour de l'entreprise sont alignés divers camions anciens. D'une part ils racontent l'histoire de la société, d'autre part ils témoignent de l'intelligence avec laquelle l'équipement dont la famille disposait a été adapté aux durs travaux de forage dans les sites reculés de cette région. Un 6x6 transformé en 8x8 Un Samil(2) à capot en est un parfait exemple. Ce camion, qui n'est plus utilisé qu'occasionnellement, a perdu son emblème sur la calandre et il faut quelques secondes pour réaliser qu'il ressemble comme deux gouttes d'eau aux fameux Magirus à capot (futur Iveco), avec son moteur refroidi par air. En Russie, ces mêmes Magirus jouissent d'un statut légendaire, car ils ont aidé à « ouvrir la Sibérie ». C'est du moins la légende qui court... Du temps de l'Union soviétique, le trafic d'import-export qui se faisait malgré l'embargo n'est un mystère pour personne. Par contre, on a moins entendu parler du deal conclu par les constructeurs européens de camions avec le régime de l'Apartheid sud-africain, pourtant sous embargo mondial à l'époque. Les robustes tout-terrain à nez long ont en effet été construits en Afrique du Sud sous licence et exploités par l'armée du pays sous le nom de Samil 20, 50, puis 100. Celui que conservent les De Wets était à l'origine un Samil 100 trois essieux, dont la taille était sous-dimensionnée pour les besoins de la société de forage. Ils ont donc transformé dans leur propre atelier ce camion 6x6 en un 8x8, en intégrant une transmission supplémentaire pour relier l'essieu jumelé arrière à un quatrième essieu fait maison. Plus récemment, les mécaniciens de la société ont apporté des modifications à un porteur Man de gamme moyenne à empattement long pour en faire en tracteur, ou encore ils ont dû construire une remorque parfaitement ajustée aux appareils de forage. Partis parfois deux mois « Petros est notre meilleur conducteur tout-terrain », fait remarquer Rudie De Wets, l'un des trois frères qui dirigent actuellement l'entreprise. Petros Moremi, 57 ans, roule depuis 1984 en camion. Il avoue qu'il est un peu fatigué du métier et qu'il songe à arrêter. En trente ans au service de la famille De Wets, il en a passé environ quinze au volant de poids lourds 8x8. Un vieux routard comme lui s'est-il déjà retrouvé planté en bord de route, obligé d'attendre de l'aide pendant des journées entières ? « Je n'ai encore jamais eu de gros problème mécanique avec mes véhicules. Chez nous, ils sont en principe bien entretenus. Etant donné que je m'aventure dans des régions totalement isolées, on me prépare particulièrement bien mon camion ». Avec ses collègues, Petros part parfois dans le désert ou dans le bush pour deux mois. Des serpents venimeux et des lions Ils dorment alors sous la tente et sont confrontés à des scorpions, des serpents noirs venimeux Mambas (particulièrement agressifs), des chiens sauvages, des hyènes, des buffles, des lions et autres animaux occasionnellement peu amicaux ! « Imagine, tu te réveilles le matin, et en sortant de ta tente, tu vois sur le seuil les empreintes d'un lion. Là, tu te demandes pourquoi il est parti ailleurs sans rien te faire. C'est notre vie, on ne connaît que ça ! ». Richard KIENBERGER Traduit par Marie FRÉOR (1)En novembre 2017, alors que Mugabe dirigeait le pays depuis 37 ans, il a donné sa démission pour échapper à une procédure de destitution à son encontre. (2)Samil est un acronyme pour South African Military, c'est-à-dire les camions militaires de logistique et de transport de l'armée sud-africaine. Au pays des diamants La République du Botswana est un pays enclavé de l'Afrique australe, mais qui a su tirer son épingle du jeu après l'indépendance, en 1966. Elle a eu la chance d'être dirigée par un homme motivé par l'intérêt de son pays, ce qui est une rareté en Afrique. Avec une superficie de 582 000 km², le Botswana est un peu plus petit que la France, mais avec ses 2,2 millions d'habitants seulement, il compte parmi les plus faiblement peuplés du monde. Dans une Afrique minée par la crise, le Botswana est un pays à part : comparativement à ses voisins, il est relativement stable et moins corrompu. Jusqu'à son indépendance en 1966, il était sous protectorat britannique, et s'appelait alors Bechuanaland. Il faisait alors partie des pays parmi les plus pauvres du monde. Il doit son développement au boom du tourisme et à ses ressources minières, avant tout ses diamants. La plus importante société diamantaire au monde, De Beers, vend depuis des années la totalité de se production depuis la capitale, Gaborone. Mais un autre facteur qui explique largement l'essor du pays est le chef de son gouvernement élu au moment de l'indépendance. Le président d'alors, Ian Khama, a la réputation d'un politicien conscient de ses responsabilités, et qui accordait de l'importance au bien-être de son pays. Une attitude très exceptionnelle en Afrique, où les dictateurs comme Robert Mugabe (dans le Zimbabwe voisin) ont dépouillé leur pays jusqu'à l'os, sans aucune considération pour la population.