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N°988 - Juin 2020 - Livre Bel hommage aux hommes du bitume Routiers, tout simplement À travers son ouvrage simplement intitulé Routiers, le grand reporter au journal La Croix Jean-Claude Raspiengeas nous livre une enquête exceptionnelle qui est l'aboutissement de plusieurs mois d'immersion dans le milieu de la route. Ce journaliste écrivain a su percevoir avec beaucoup d'acuité tout ce qui fait la valeur et la noblesse de votre métier, et son livre va toucher à coup sûr des gens qui n'avaient pas pris la peine de s'intéresser à vous... L'introduction du livre Routiers donne le ton : « On les voit partout sur les routes. Ils roulent de jour comme de nuit, pour nous livrer à temps. Souvent ignorés, ils font partie de ces invisibles du quotidien indispensables à la marche de notre économie. Surtout pendant la crise actuelle. Mais que sait-on d'eux, de leur monde, de leur vie ? ». Pour comprendre leur vie de solitaire et raconter leur monde, le journaliste Jean-Claude Raspiengeas (voir encadré p.70) s'est glissé dans leur cabine, a partagé leur quotidien à diverses reprises, dans leur habitacle bien sûr, mais aussi dans les entrepôts, les restos routiers, chez les clients. Cette immersion lui a offert un point de vue exceptionnel sur ces femmes et hommes de l'ombre sur lesquels très peu d'ouvrages existent. « En temps normal, on les voit en file sur les nationales, stationnés sur les aires de repos. Les routiers, aux commandes de leurs poids lourds, font partie du paysage. Souvent on les considère comme des pollueurs, des gêneurs, voire de potentiels tueurs. Lors de la crise du coronavirus, ils n'ont pas lâché leur volant, assurant les livraisons vitales à l'économie du pays ». Le regard extérieur que Jean-Claude Raspiengeas porte sur le milieu de la route est si pertinent qu'il donne une grande crédibilité à tout ce que nous, journal professionnel, répétons numéro après numéro. « Maillons indispensables à la logistique, ils sont de plus en plus pressurisés par l'économie numérisée et les exigences des consommateurs. C'est sur eux que repose la pression d'un monde impatient qui veut tout, tout de suite ». L'auteur prend fait et cause pour eux : « Ce qui s'est passé pendant les premiers jours de cette longue crise pour tenter de parer les ravages de la pandémie n'a été, au fond, que l'amplification à l'extrême de ce que les routiers subissent en permanence. Nul ne s'intéresse à la réalité de leur condition ni ne leur demande leur avis ». La révolution logistique D'un bout à l'autre, la lecture est aisée, d'autant que le texte, extrêmement documenté, combine habilement les références, l'histoire, les citations, les observations vécues et une analyse pertinente de tous les aspects de ce monde de la route. Ainsi, au chapitre 4, on apprend comment on en est arrivés à la révolution logistique qui a bouleversé le métier de conducteur routier. « Il y a cinquante ans, le quai de la Joliette, à Marseille, ou le café Fromentin, avec son téléphone dans l'arrière-boutique, place Beaubourg, à deux pas des Halles, à Paris, servaient de QG aux affréteurs. Maquignons du transport, joueurs de poker, ils ferraient les contrats, jonglaient avec les paramètres (tonnage, prix du gas-oil, distance, chiffre d'affaires, salaire du chauffeur), et distribuaient, à leur guise, l'ordre des chargements. Certains chauffeurs pouvaient rester en cale sèche pendant des jours. Où qu'ils soient ». En quelques décennies, le numérique a balayé ce « marchandage à la papa » et l'informatisation du fret a tout bouleversé. « Aujourd'hui, le transport routier est le maillon faible et pourtant irremplaçable d'une vaste chaîne (...), complexe et tentaculaire, qui ne cesse de s'étendre pour répondre à la croissance phénoménale de l'e-commerce et à l'impatience du consommateur ». Le routier se croit libre parce qu'il roule, voyage et voit du paysage. « Mais il circule avec un fil à la patte. Suivi et surveillé en permanence sur des écrans, par son patron, son donneur d'ordres et son client, sa traçabilité le suit comme une ombre ». Max Meynier, l'antidote à la solitude Le chapitre 9 offre une vision très juste du phénomène Max Meynier, « l'ami de la nuit » qui a tant marqué de générations et provoqué des vocations. « Les artistes, je vous salue ! RTL et Max Meynier vous disent : Les routiers sont sympa... Chaque soir, quand ce générique retentissait, il était le meilleur antidote à la solitude des routiers. Il débarquait à l'heure où la route n'est plus qu'un obscur ruban de bitume, avec devant soi de si longues heures à tirer dans la trouée des phares ». Max Meynier, l'ami des longues heures nocturnes, toujours gai, savait écouter les routiers. De ce guide généreux et volubile prêt à voler à leur secours, Jean-Claude Raspiengeas dit : « Ce saint-bernard des ondes reliait naufragés et sauveteurs, relayait messages d'amour, annonçait les naissances, et roulait parfois à leur rencontre jusqu'aux confins de l'Europe, aux États-Unis, au Moyen-Orient ». On redécouvre que Max n'avait jamais touché un volant de camion. « Sans être routier, il était pourtant l'un des leurs. Pour se sentir plus proche d'eux, il a passé son permis PL. Et il a été adopté, adoubé, plébiscité par cette grande famille des anonymes qui ont besoin de réconfort dans l'épaisseur de leur labeur ». Un lien brisé Dans le chapitre 13, consacré à la mauvaise image et à la pénurie, l'auteur se demande comment le mépris à l'égard des routiers a fini par prendre le dessus, après des décennies de respect envers ce métier ingrat qui pourtant faisait rêver... « Pourquoi le lien de confiance établi et conforté avec ces missionnaires de la route s'est-il brisé?? Et pourquoi ce métier n'attire-t-il plus???». Une question que l'on traite d'ailleurs dans notre analyse du manifeste lancé par un ex-routier qui propose des solutions (voir p.38). l Le livre Routiers, de Jean-Claude Raspiengeas 22 € - 416 pages Disponible dès le 10 juin en librairies, maisons de presse, Fnac, Espaces culturels Leclerc... Edition L'Iconoclaste Rassemblements de camions : « l'expression d'une fierté » Jean-Claude Raspiengeas, l'auteur de Routiers, a été particulièrement touché par la culture des conducteurs, qui s'exprime avant tout dans les manifestations. «Dans des rassemblements de camions, on voit bien qu'ils sont entre eux et si fiers de l'être ! ». Le journaliste a noté avec stupeur à l'occasion de manifestations comme les 24 Heures du Mans que le monde des conducteurs est un univers dans lequel personne d'extérieur ne s'aventure, que personne ne connaît en dehors d'eux. « On ne fait pas attention à eux, alors qu'ils sont plus de 60 000 à se retrouver tous les ans fin septembre autour du circuit Bugatti du Mans ». Pourquoi ce livre ? Un peu comme François de Saulieu il y a près de quatre-vingt-dix ans, Jean-Claude Raspiengeas a commencé à s'intéresser de très près au monde des conducteurs routiers à l'occasion d'un reportage pour son journal, La Croix. En 2019, ayant été envoyé par La Croix prendre le pouls du monde des routiers, Jean-Claude Raspiengeas s'est fait totalement happer par cet univers qu'il découvrait. Il a enchaîné sur une série d'été qui l'a renvoyé sur les routes, avec des conducteurs, mais aussi dans les coulisses du transport routier. Au final, il s'est tant investi dans cette mission qu'il s'est retrouvé avec pas mal de carnets de notes inexploités. C'est alors que lui est venue l'idée d'écrire ce livre. Il se souvient de son tout premier contact avec les routiers : « C'est l'hiver. Je pars pour L'Escale-Village, le plus grand resto routier de France, à Déols(1) (...). Dès le premier soir, passé le round d'observation pour dissiper la méfiance que provoque la présence d'un journaliste dans leur cercle, les routiers commencent à me raconter leur vie, loin de chez eux, enfermés dans leurs cabines, prisonniers d'une perpétuelle urgence. Un mot revient toujours dans la conversation, écho d'une souffrance que je sens ravalée : le mépris... ». Embarquement avec quatre conducteurs C'est notamment la fréquence de ce mot qui pousse Jean-Claude à vouloir connaître ce monde privé d'attention, de compassion, de solidarité, et à y entrer. À chaque saison, il embarque avec eux pour plusieurs jours : « Le printemps avec la Normande Annick Niquet (Toupinette) et son porte-conteneur qui, tous les jours, fait la navette Le Havre-Paris. L'été avec le joyeux conteur girondin Pierre Audet (Pierrot 64) (...). L'automne avec le Mosellan Bruno Triquet, au verbe rare mais précis, au flegme imperturbable (...). L'hiver avec la Martiniquaise Stivelle Malfleury (Maya 972), vibrionnante routière de poche, toujours rigolarde, qui roule la nuit ». Une culture populaire qui se transmet Invité jusque chez ces conducteurs, dans leur famille, le journaliste peut vérifier ce qu'ils lui disent. Et même plus : « Je découvre des rites, un folklore, l'épaisseur, rude et fraternelle, d'une culture, ouvrière et populaire, qui en mérite le nom, sur fond de valeurs, de transmission et de rayonnement, à laquelle personne ne prête attention (...). Par ce livre, je veux les mettre en lumière ». (1) Tout un chapitre est par ailleurs consacré aux Relais Routiers, leur histoire et leur raison d'être. Jean-Claude Raspiengeas, un reporter attaché à l'humain L'auteur du livre Routiers, Jean-Claude Raspiengeas (62 ans), est passionné de culture au sens large. Discret et humble, il a un talent évident pour enquêter, raconter, critiquer (en littérature et cinéma). Il réalise même des documentaires... Parmi les livres qu'il a écrits, Jean-Claude Raspiengeas met en avant sa biographie du cinéaste Bertrand Tavernier (éditée par Flammarion). « Mais le plus conséquent, le plus important à mes yeux, c'est Routiers ! », reconnaît-il, très marqué par la cause des hommes et des femmes qui « roulent pour nous ». L'auteur de Routiers est pourtant avant tout plongé dans l'écriture autour de la littérature et du cinéma. Après des débuts aux Nouvelles littéraires (magazine aujourd'hui disparu), il est devenu grand reporter à Télérama et est l'auteur de documentaires primés (Privés de télé, Paroles d'otages, etc.). Il est aujourd'hui grand reporter au service Culture du quotidien La Croix. Mais aussi chroniqueur littéraire depuis 2004 ans à la fameuse émission de France Inter Le Masque et la Plume. Rouler au temps du Covid-19 Alors que la sortie du livre était programmée pour avril, son auteur a tenu à en repousser la publication pour ajouter un chapitre consacré à la crise totalement inédite que nous vivons actuellement. Extraits choisis. On ne va pas vous rejouer l'épisode Covid-19, notre dernier numéro en a traité les nombreux aspects, autant humains qu'économiques. Mais dans quelques années, il sera utile de se replonger dans cette période qui, espérons-le, ne se reproduira plus. Un chapitre de Routiers écrit à chaud sur cette crise s'ouvre sur un cri de rage : « On nous traite comme des pestiférés ! ». Celui-là même qui s'est répandu à la mi-mars 2020 comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Aires d'autoroutes, parkings, restaurants, douches et sanitaires fermés ; stations-services, usines, entrepôts dont on refuse l'entrée aux conducteurs... Jean-Claude Raspiengeas n'oublie rien, y compris les réactions que ces mesures entraînent (colère, rage, sentiment d'injustice, d'impuissance...). Egalement souligné, le temps qu'il faudra (15 jours !) pour que les autorités, alertées chaque jour, commencent à se pencher pour de bon sur leur sort, entraînant les médias et l'opinion publique, qui tardent aussi à reconnaître l'importance capitale de leur travail de routiers. Alors qu'ils ravitaillent le front, s'ils s'arrêtent, tout s'arrête. Eternelle solitude « Les routiers confrontés, une nouvelle fois, au sentiment d'abandon et à leur éternelle solitude. La révolte enfle mais ils ne suivent pas les mots d'ordre des syndicats qui les poussent à lever le pied, à descendre des camions. Ils continuent à rouler par sens du devoir, pour ne pas alourdir leur image déjà fort dégradée ». Un tel mouvement serait d'autant plus malvenu qu'ils sont étranglés financièrement. Avec près de la moitié de la profession à l'arrêt, mise au chômage partiel, les conducteurs se retrouvent avec moins de 1 000 € par mois. Ils prennent des congés anticipés et savent que l'été, ils le passeront à trimer pour rattraper le retard pris par l'économie sinistrée. Avec le déconfinement, dans cette économie du flux tendu, l'accumulation des stocks en souffrance ne peut plus attendre. Les usines manquent de matières premières, de pièces détachées, d'éléments d'assemblage. Les chantiers doivent redémarrer, les magasins repartir. « Les routiers vont faire la soudure. Comme d'habitude », souligne l'auteur. Les chapitres du livre 1. Rouler au temps du coronavirus 2. Sur la route avec Bruno Triquet 3. Femmes de routiers 4. On the road again 5. La révolution logistique 6. Les patrons, grands et petits 7. Fantastique et L'Ouragan 8. Une si longue histoire 9. Max Meynier, l'ami de la nuit 10. Les Relais Routiers 11. Les jours et les nuits de Pierrot 64 12. Les esclaves de la route 13. En manque de chauffeurs 14. Route de nuit avec Maya 972 15. Folklore, courses et parades. 16. Jennifer Janiec, patronne et championne 17. Un mythe : Berliet 18. Les constructeurs face à l'avenir 19. Vers la transition écologique 20. Le tourniquet de Toupinette 21. Les jours d'après (conclusion) Texte : Marie Fréor · Photos : X D.R.