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N°976 - Mai 2019 Portrait Céline Lemoult, 42 ans Le talent plutôt que le genre Etant l'une des rares femmes conductrices au milieu de 280 routiers hommes à la GT Sud-Ouest, Céline part du principe que son statut de routière lui ouvre la route de la liberté, de l'égalité, de la confiance ! Loin de s'encombrer d'un quelconque complexe féminin, elle tire parti au maximum de sa condition de femme. « J'ouvre la voie pour que cela devienne normal et naturel, affirme-t-elle. Je prouve que les compétences n'ont pas de sexe ». Elle nous explique pourquoi. «Je suis née dans un pays où j'ai la chance de pouvoir conduire et de faire un métier d'homme », affirme d'emblée Céline Lemoult, qui exerce comme conductrice en régional à partir du site de Bassens, siège de la GT, qui l'emploie depuis deux ans en transport de containers maritimes. Son enthousiasme fait plaisir à voir... Il faut dire que dans le Sud-Ouest, elle est l'une des rares conductrices super lourd au milieu de 280 conducteurs. Chez GT solutions, ce sont les conducteurs en place qui recrutent leurs futurs collègues. « Pour moi, précise-t-elle, ils ont su aller contre les idées reçues du genre : une femme, c'est plus fragile ; femme au volant, mort au tournant ; il faut gérer ses états émotionnels ; elle peut s'arrêter deux ans pour un congé mat'... Ils m'ont choisie pour mes compétences, mon permis, mon expérience en frigo, en container, en TP ». « Ça m'amuse » Grâce à cette confiance, Céline a pu relever le défi et leur prouver qu'en tant que femme, elle s'en sort tout aussi bien qu'un homme. Elle se dit au contraire très à l'aise dans une équipe de mecs. « Je dirais même que ça m'amuse ! ». D'ailleurs, quand ils la voient débarquer ou volant de son 44-tonnes, ses clients et collègues sont souvent plus surpris que réfractaires. « Une fois, alors que j'attendais la fin d'un chargement, le client s'est tourné vers le collègue avec qui je discutais et lui a dit ??C'est bon chef, tu peux y aller, ton camion est chargé !''. Vous auriez vu sa tête quand je lui ai dit : ??Nickel, j'embarque !'' ». Attention, prévient-elle cependant, assumer un travail plutôt masculin ne veut pas dire se prendre pour un mec ! Surtout pas... « Dans mon métier, il faut certes du courage, mais jouer au bonhomme face à de vrais hommes, c'est le plantage assuré, explique-t-elle. Je me souviens de Karine dans le TP. Quand elle arrivait sur un chantier, on aurait dit Rocky ! Fallait pas l'emmerder, fallait pas déconner et surtout, fallait pas lui proposer ton aide ». Le credo de Karine, se souvient Céline, c'était : « Pas besoin, je peux très bien le faire toute seule ! ». Un cas typique d'orgueil mal placé... « Avec des attitudes comme celle-là, souligne-t-elle, on développe le sexisme et c'est la porte ouverte aux hostilités. Non seulement elle ne voulait pas être perçue comme une petite chose fragile, mais il lui fallait prouver à tout le monde qu'elle était l'égale de l'homme ». Ne pas refuser l'aide des autres « Moi si on me propose de l'aide, t'inquiète que je ne vais pas la refuser », clame Céline. Souvent, elle prend ses containers vides dans une gare ferroviaire à Bègles, et elle va de château en château les charger en palettes de bouteilles de vin, destinées à l'étranger. Elle n'a vraiment de manutention à faire, mais quand elle n'arrive pas à ouvrir une porte de camion, par exemple, les hommes proposent spontanément leur aide. Selon la jeune femme, ils sont heureux de se sentir utiles. D'autant qu'elle aussi apporte son aide à ses collègues hommes : « Par ma présence, je leur permets d'exprimer plus facilement leur part de féminité. Ils osent les sentiments, ils osent les émotions ». Ils lui confient des détails de leur vie perso. Elle sait quand leur femme et leurs enfants leur manquent, par exemple, ou quand ils ont des problèmes de couple. « A mon contact, constate-t-elle, les confidences sont plus faciles. Ils repartent plus sereins ». Des hommes d'intérieur Céline observe presque attendrie le soin que certains de ses collègues portent à leur apparence. « C'est beau, un chauffeur routier parfumé, rasé de près et bien sapé... Et il y a aussi les Valérie Damidot du camion ! Avec eux, faut se déchausser avant de rentrer parce que c'est leur intérieur. Oui, finalement ce sont des hommes d'intérieur ! Ils aiment décorer avec des trucs qui brillent, qui clignotent, jouer sur les matières : la moumoute, le velours, le cuir... ». La vie de routière n'était pas toute tracée, dans la destinée de Céline : elle rêvait surtout d'être chanteuse. « Je n'y suis pas arrivée, mais je ne rate pas un The Voice ! ». Et puis, comme elle aimait beaucoup les enfants, elle a fait un BEP de service aux personnes. Mais quand elle a compris qu'il y avait surtout des débouchés avec les personnes âgées, elle a jeté l'éponge pour bosser comme serveuse... Un permis passé à 19 ans Le problème dans la restauration, c'est qu'il n'y a plus de week-end. Alors Céline a fini par travailler dix ans à la chaîne, en usine. Un jour, elle s'est souvenue qu'à 19 ans, elle avait passé son permis C, histoire d'avoir un prétexte pour partir de chez ses parents : « En ce temps-là, Pôle Emploi payait volontiers des formations, la France avait besoin de routiers ». De ce permis, elle n'en a alors rien fait, et n'a même pas pris la peine de passer ses visites médicales. « Quand j'ai compris que mon permis lourd n'était pas perdu pour autant, je me suis payé une FCO, qui a suffi à me remettre à niveau et me présenter à un employeur en messagerie. Ça a marché ! ». La messagerie étant physiquement très dure, et surtout trop speed pour Céline. Elle s'est donc fait financer le super lourd par Pôle Emploi et s'est lancée dans le TP, puis le frigo. Mais ce n'est pas fini : « Suite à une rupture conventionnelle chez un transporteur dans l'Eure-et-Loir, j'ai débarqué en Gironde en 2012, pour me rapprocher de l'océan mais aussi avec l'idée d'ouvrir un bar à tapas. Les banques n'ont pas suivi, et vu le salaire des serveuses en pizzeria, je suis repartie en frigo ». Jusqu'au jour où on lui a confié un transport en container. Idéal pour Céline ! « Non seulement la manutention est très limitée, mais on se promène, et il y a beaucoup d'attente. Dans le container, les clients ont droit à trois heures pour un 40' et deux pour un 20'. Un jour, j'ai eu jusqu'à douze heures d'attente ! ». Les heures sup', c'est tout bénef pour elle, qui est payée sur une base de 182 heures. La jeune femme est routière, mais aussi « tuteur métier » en containers. C'est-à-dire qu'elle apporte son aide à la transmission des gestes propres à sa spécialité. « C'est moi qui forme les futurs conducteurs en porte-container. J'ai plaisir à transmettre. C'est mon truc à moi. On a tous des prédispositions, des qualités plus ou moins développées. Ce qui compte, ce n'est pas d'être un homme ou une femme, mais le talent qu'on apporte ». Aujourd'hui, Céline se dit fière de faire partie d'un des trois métiers dits « les plus masculins », avec ouvrier du bâtiment et policier. « Le plus dur dans un métier d'homme, c'est l'impression d'être transparente, suppose-t-elle. Mais moi, à la GT, je n'ai jamais ressenti ça. Au contraire, on m'a dit que j'avais ??un p'tit truc en plus''... Et grâce à ce petit truc en plus, je vois des portes s'ouvrir ». Texte : Marie Fréor · Photos : X D.R