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N°978 - Juillet/Août 2019 Portrait Sylvie Crouzille, 39 ans Conductrice et grutière à la fois Les femmes sont peu nombreuses au volant des poids lourds... Elles le sont encore moins aux manettes d'un camion-remorque grumier et de sa grue ! Sylvie Crouzille est l'une des ces fières représentantes du genre. Avec des étoiles dans les yeux, elle n'en finit pas de louer cette spécialité, qu'elle exerce avec une énergie impressionnante, sans se laisser monter sur les pieds... Texte & photos : Marie Fréor «Grâce à ce métier, j'ai vu des forêts extraordinaires, une faune peu farouche, des chasses à courre, des ventes de bois aux enchères, et j'entends parfois le brame du cerf ! ». Garde-chasse ? Bûcheronne ? Non, Sylvie a entre les mains un Volvo FH 540 avec lequel elle fait au moins trois incursions par jour dans les bois... Elle est conductrice-grutière, ce qui la rend totalement autonome au moment du chargement des piles de troncs qu'elle retrouve grâce aux points GPS communiqués par les exploitants forestiers. « Pas besoin d'appeler pour s'entendre dire : attends, je suis là dans deux heures ! ». Une fois le bois soigneusement empilé dans les berces du porteur et de la remorque, elle prend la direction d'une usine à papier ou d'une scierie, selon la nature du bois... Il faut que j'explique comment me suis-je retrouvée au fond de la Haute-Vienne, dès potron-minet, à observer attentivement le grappin d'une grue aller et venir avec dextérité de la pile de bois à la remorque, telle un gros Wall-e (du film d'animation de Pixar). Tout a commencé par un message de Lilyane Slavsky, plus connue sous le nom de Fantastique, qui me conseillait de rencontrer Sylvie Crouzille, une conductrice très courageuse puisqu'elle exerce à la fois la spécialité de conductrice en grumier et de grutière, ce qui est assez rare pour une femme. Toutes deux sont devenues copines après s'être connues lors d'un déjeuner annuel de l'association La Route au Féminin. Entre Limousin, Creuse et Corrèze Le temps de trouver un créneau qui nous permettait de nous retrouver, et surtout une journée qui fasse rentrer un jeudi soir alors qu'elle découche habituellement quasi toute la semaine, nous avons passé ensemble une (longue !) journée de missions à travers le Limousin, la Creuse et la Corrèze. Le départ du domicile (à Cognac-la-Forêt, à 30 minutes de Limoges) étant prévu pour 5h le lendemain, j'ai pu découvrir l'autre pan de la vie de Sylvie : son contexte familial, sa vie de maman... Lucas (15 ans) et Nathan (8 ans) sont bien obligés d'être assez autonomes et de filer un coup de main, car Jean-François, leur père, roule aussi en tranport de bois, et rentre rarement avant 19h, et leur mère n'est à la maison que le mercredi soir, même si elle découche rarement dans un rayon de plus de 100 km. Alors les soirs de semaine, pour éviter de se lever avant le jour, ils vont dormir chez papy-mamy (les parents de Sylvie), de l'autre côté de la cour. Assez pratique, comme système... « C'est grâce à mes parents que je fais ce métier, reconnaît Sylvie. Mon père avait beau craindre que ce métier ne soit pas fait pour une femme, une fois qu'ils ont compris que j'y tenais plus que tout, ils ont tout fait pour que ça marche... Et ils continuent ! ». Lucas, en fin de 3e, s'apprête à faire un CAP en mécanique agricole : une semaine de cours, trois d'apprentissage. « Une boîte à 1 km de la maison m'a promis de m'embaucher après l'apprentissage chez eux ». Tant pis pour les bateaux, qui lui faisaient de l'œil. Le lycée de la Rochelle qui enseigne ce type de mécanique est trop loin, ça aurait obligé la famille à déménager provisoirement, Lucas aurait dû laisser tomber le rugby et n'aurait plus vu ses grands-parents... Parfois, les choix s'imposent d'eux-mêmes. Devenir routier, ça ne lui parle pas trop, même si, plus jeune, il a bien apprécié les journées passées avec son père dès que c'était possible. Dans la cour, le porteur Scania de Jean-François fait face au Volvo de Sylvie. Les remorques sont garées à 500 m de là, sur une place du bourg... Le bois (la grosse activité de la région), ça n'attire guère les convoitises. « Mon Scania, explique le père de famille, a encore deux semaines à rouler avant qu'on me le change. Si on compte à peu près 50 km par heure de grue, il aura un million de kilomètres : le moteur et la pompe hydraulique bossent bien aussi ! ». Le prochain sera davantage bourré d'électronique, et Jean-François appréhende un peu. Sylvie, elle, est à fond pour la fonction anticollision : « On a tellement l'attention attirée par d'autres choses : environnement, téléphone, fatigue, lecture d'une carte... ». Une carte routière ? Ça se fait encore ? « Les exploitants de bois me donnent des coordonnées GPS, mais je complète toujours avec la carte pour vérifier les ponts ». Ils se sont connus en maternelle Sylvie et Jean-François se sont connus en maternelle, et se sont retrouvés au lycée en BEP conduite et service. Estimant que son travail est si excitant qu'elle se sent « comme en vacances toute la semaine », Sylvie a juste envie d'être chez elle le reste du temps, et de profiter des enfants. Jean-François, lui, aimerait bien aller voir du pays pendant les vacances, par exemple en montant en Hollande voir « la vraie culture tuning des routiers »... Mis à part ces aspirations divergentes, le couple Crouzille est parfaitement huilé et se partage les tâches, avec l'aide de papy-mamy qui assurent le dîner des enfants en cas de retard et accompagnent Nathan au car de l'école le matin (Lucas a sa mob'). Tant qu'à bosser ainsi très dur, se mettre à son compte ne serait-il pas une solution pour Sylvie et Jean-François ? « On y a pensé un moment, répond celui-ci. C'est Sylvie qui aurait passé l'attestation de capacité, mais au final ce serait trop d'investissement financier et de sacrifices vis-à-vis des enfants. Les journées sur la route sont assez longues comme ça : il faudrait qu'elle passe ses week-ends à faire de la compta et des factures ! ». Le lendemain, à 5 h, il fait encore bien noir, et très frais (on est pourtant en juin). Un petit-déj dans le ventre et un sandwich préparé à la hâte dans sa besace, Sylvie rejoint Jean-François sur la place du village, où il finit d'atteler sa semi. « On va chercher les belles-mères, s'amuse Sylvie. On s'aide mutuellement pour reculer droit, car on est une dizaine à se poser là (dont des bus), et c'est un peu compact ». C'est parti pour une forêt proche de Bourganeuf. En contournant Limoges, on frôle le centre routier de cette ville de la Haute-Vienne, le seul endroit où les conducteurs de passage peuvent encore manger un morceau, en plus du Colibri, un petit restau qui résiste encore. Résultat, ça déborde et les poids lourds se mettent où ils peuvent, le long de la N520. Les autres lieux sinistrés de la région sont les petites scieries, qui ont fermé, faute de repreneur, alors que le Limousin est vraiment centré sur l'économie du bois. Au fil des ans, Sylvie Crouzille a vraiment trouvé sa place. « On m'appelle la petite, ou la chieuse... Il est vrai que je suis toujours en train de rouspéter ! Je préfère ??la fille des bois'', le surnom qu'on me donne en Corrèze, où les conducteurs m'ont vue évoluer depuis le temps où je roulais en plateau pour Delaunay. J'allais déjà décharger à la papeterie Saillat ». Ce n'est peut-être pas plus mal, d'avoir du caractère, quand on entend régulièrement de la part d'autres conducteurs : « T'as rien à faire sur une grue, retourne dans ta cuisine ! ». Pour ce genre de réflexion, la conductrice grutière a des réponses toutes prêtes, comme « Si j'y suis, c'est peut-être qu'il y a un homme qui ne sait pas faire ! ». Quand elle est de meilleure humeur, elle leur explique (toujours avec le sourire) le mal qu'elle s'est donné pour en arriver là. Le maniement de la grue, elle en rêvait, mais tout le monde l'en décourageait. « La première marche, avant de passer à la grue, ça a été de passer du semi-remorque au camion-remorque ». Elle a eu sa chance il y a deux ans chez un nouveau patron, qui s'est retrouvé avec un Mercedes Arocs tout neuf équipé d'une grue, lâché par le conducteur auquel ce camion était destiné. Une grue dans les mains, sans explication « J'étais la seule à être disponible, alors j'y suis allée... On ne m'a rien expliqué ! Heureusement que Jean-François m'a aidée dans mon apprentissage de la grue. Et puis ça faisait un moment que j'observais bien comment les autres faisaient ». Après quelques erreurs de débutant (la plus rageante étant d'ouvrir le grappin au mauvais moment), elle y arrive vraiment bien, même si elle estime ne pas être arrivée au top de son art. Celle qu'elle manie aujourd'hui est à double télescope. Elle peut se déployer à 8-10 m et sa capacité est de 17 t/m. Il arrive à Sylvie de donner des conseils à des hommes débutants qui ont du mal à bosser vite et bien. « Ils m'écoutent et me laisseraient bien charger à leur place ! Mais il n'en est pas question... J'espère au moins que ça les incite à changer de mentalité vis-à-vis des femmes conductrices ». Le premier déchargement de « trituration » (bois bas de gamme, destiné à faire des plaques d'agglo) est terminé. Une fois déchargé aux Panneaux de Corrèze après le passage sur la bascule et la remise du CMR au bureau d'accueil, c'est reparti pour la 2e mission de la journée, dans la Creuse. Cette fois, il s'agit de billon, c'est-à-dire du bois destiné à faire de la planche. Petite explication technique : par ordre croissant de noblesse du bois, Sylvie peut être amenée à charger de la « trituration », du billon, de la charpente en résineux, de la traverse en chêne ou du piquet en châtaignier. Le top, c'est la grume. Mais pour ça, il faut un semi-remorque. En chemin, on a rendez-vous pour le passage aux Mines au centre Autovision PL d'Ussel. Nickel, à part un petit problème de codes mal réglés en hauteur. L'occasion de passer ensuite voir Manu et Alexia au bureau d'exploitation implanté dans une pépinière d'entreprises, tout près de là, pour y remettre le sésame délivré par le contrôle technique et récupérer la 3e mission de la journée. C'est à Alexia que Sylvie a affaire, car l'exploitante s'occupe des 5 camions avec grue des transports Touyre, basés dans le Cantal. Manu, un ex-routier, gère lui les missions bois des 9 plateaux, qui accomplissent des missions plus longues. Vive l'autonomie D'une façon générale, la conductrice n'a pas vraiment de comptes à rendre : « Du moment que le travail est fait, on me laisse tranquille ! Si je suis géolocalisée, c'est plus pour une question de sécurité ou d'assurance. Je dois juste expliquer de temps en temps pourquoi j'ai été contrainte d'emprunter tel itinéraire plutôt qu'un autre ». Avant de repartir de sa visite à l'exploitation, Sylvie prend le temps de valider ses lettres de voiture (CMR électroniques) sur son téléphone de société pour les prochaines missions. « Comme ça, même si je n'ai plus de réseau tout à l'heure, je pourrai les ouvrir pour les remplir au chantier ». C'est parti cette fois pour charger de la « planche » destinée à la scierie de Feltin, dans la Creuse. On terminera (quelques heures plus tard !) par un chargement à Faux-la-Montagne, en Corrèze... Pas d'avantage salarial, mais moins d'attente Le fait de maîtriser à la fois un camion-remorque et une grue n'offre pas vraiment d'avantage côté salaire, étonnamment. « Par contre, ça fait éventuellement des heures en plus, et moins d'attente du fait que je gère tout. On se sent plus utile ! ». D'ailleurs, tout s'enchaîne si vite que Sylvie avale son sandwich en roulant. Bien qu'on n'ait rien avalé depuis 4h30, elle n'arrive pas au bout de son bout de pain. « Comme beaucoup de collègues, j'ai été opérée d'un by-pass. Dans ce métier, on prend des kilos facilement ! ». Intarissable sur les divers aspects de sa spécialité, la conductrice a même posté sur Facebook une vidéo qui montre que les filles peuvent faire « autre chose que du bitume ». Et encore, c'était avant d'ajouter le maniement de la grue à son actif, alors qu'elle n'était qu'en plateau-semi. On y voit les manœuvres, le chargement, le sterage (mesure de la quantité de bois), etc. La Route au Féminin l'a reprise sur son site. Et pourtant, ce n'est pas rose tous les jours : « Il faut aimer être seul dans la nature, parfois dans la boue, au risque de rester coincé dans les pistes, surtout par temps de neige. Dans ce cas-là, on va chercher des paysans ou des débardeurs pour nous tirer de là ». Régulièrement, Sylvie est sollicitée pour charger dans les forêts ses collègues masculins dont le plateau n'est pas équipé d'une grue. « Quand je suis moi-même chargée, il faut manœuvrer serré et être garé côte à côte pour les charger en direct. Sinon, je dois être à vide, charger sur le mien et dépoter sur le sien, quand on trouve la place de se positionner correctement ». Sylvie ne voit quasi jamais Thierry Touyre, son patron, basé à Labesserette (15). Celui-ci espère que genre de reportage va susciter des vocations. Jean-François : le bois, rien que le bois Si sa femme, Sylvie, a goûté à tout en vingt ans de route (messagerie, céréales, porte-char, frigo, plateau...), Jean-François Crouzille, lui, n'a toujours fait que du bois, avec beaucoup de national et d'international, avant de se rabattre sur le régional il y a quatre ans. «A la sortie de mon BEP conduite et service au lycée de Limoges, l'une des inspectrices était fille de transporteur, explique Jean-François Crouzille. Ils embauchaient pour réduire les heures, car les nouvelles réglementations sociales s'imposaient. C'était juste après la tempête de décembre 1999. Il fallait ramasser tout ce qu'elle avait déraciné, cassé. Ça m'a ouvert les portes et j'ai attaqué direct en partant à la semaine ! ». Quand Jean-François avait envie de tester autre chose que du bois, il accompagnait Sylvie la nuit, à l'époque où elle était en frigo. Et Sylvie l'accompagnait le jour dans son grumier. Ça va loin, la passion ! « Un jour, raconte sa femme, ça m'a sauvé la mise de l'avoir avec moi : j'avais le camion d'un tractionnaire, qui m'avait prévenue que le démarreur était en panne et qu'il ne fallait pas éteindre le contact. Le problème, c'est qu'en oubliant la cale en quittant le quai, j'ai calé. Il fallait redémarrer sans toucher la clé. JF a basculé la cabine, et a créé un arc en faisant se toucher les fils de la batterie avec une pince multiprise. Ça a marché ! ». Pas le genre de truc qui s'apprend à l'école ! Le bois est un milieu attachant, semble-t-il : le patron de Jean-François le laisse gérer son planning et faire sa propre exploitation. Une liberté d'action bien appréciable, dont la société n'a qu'à se féliciter car avec ses vingt ans d'expérience, le conducteur connaît son affaire !