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N°965 - Mai 2018 Reportage Reportage Acteur impuissant d'un accident mortel Acteur impuissant d'un accident mortel Un terrible traumatisme Nous avions rencontré Pierre Audet il y a tout juste un an, suite à son témoignage télévisé en période pré-électorale. Entretemps, il a perdu 14 kg et ne conduit plus qu'à mi-temps. Sa vie a été chamboulée par la mort des deux passagers d'une voiture qui s'est déportée sur son camion. Lui-même s'en est sorti, mais remonter la pente psychiquement représente un gros travail... «Entre réalité et cauchemar, tu ne sais plus où tu habites... Pendant 24 heures, j'étais comme mort ». Le 6 septembre 2017, à 7 h 56, Pierre Audet venait de quitter le resto routier de Castelnaudary « Chez Mamy », où il avait pris son petit-déjeuner. Sur la N1113, lancé sur une ligne droite à 80 km/h au volant de son camion-remorque Daf XF, il voit soudain une voiture se déporter vers lui. « Instinctivement, j'ai coupé le régulateur. Quand quelque chose d'anormal se produit, ça permet de décélérer. Pensant que l'automobiliste allait rectifier sa trajectoire, je n'ai vraiment freiné qu'au bout de 3 secondes ». Quand il réalise que ça ne va pas passer, l'ex-joueur de hand applique un réflexe de sportif : « Tu te cales, tu ne bouges plus, t'attends que ça passe. Deux secondes d'enfer ». Quand l'impact se produit, Pierre est tellement agrippé au volant, debout sur la pédale de frein, que les enquêteurs découvriront qu'il a tordu les deux (le volant et la pédale) ! « C'était comme un tremblement de terre, ou une bombe atomique qui touche le sol. La cabine s'est désintégrée de l'intérieur : les plastiques qui volent, les placards qui s'ouvrent, les tiroirs qui se décrochent ». Le conducteur d'en face, un « gamin de 20 ans », donne un coup de volant, mais trop tard. Sous l'effet du choc, la voiture se relève sur ses roues avant. « Je l'ai vue arriver droit dans ma cabine, capot dressé devant moi ! Elle s'est arrêtée à 1 cm de mon pare-brise, est retombée sur ses 4 roues, a tapé l'avant du camion et fait un 360° ». La voiture, braquée à droite, fait office de direction pour le camion, l'entraînant sur la voie opposée. « Mon train avant ne touchait plus terre ». Tout s'allume dans le Daf. L'ABS fonctionne (sauf sur une roue, qui ne produit pas de trace de freinage). « Heureusement qu'il a marché, ça a permis d'analyser la trajectoire initiale du camion, car ma position finale pouvait faire penser que c'est le camion qui était venu chercher la voiture... ». Le tout n'a duré que 6 secondes : 4 avant l'impact et 2 pendant. Quelques instants qui changent à jamais la vie de Pierre. Les yeux exorbités Aujourd'hui encore (huit mois plus tard), les cauchemars le hantent. « Tout le monde me dit que si je n'avais pas été là pour faire écran, les deux femmes de la voiture derrière moi seraient mortes, c'est sûr ! Mais rien n'y fait, moi je continue à voir les yeux exorbités du garçon en face, qui voit arriver la mort ». Mais il a parcouru un chemin considérable pour retrouver une forme d'équilibre, mais nous le verrons plus loin. Pierre explique l'état de sidération dans lequel il était après le choc : « Quand je suis descendu de mon camion, il régnait un silence de mort, au vrai sens du terme, comme dans une chambre funéraire. En fait, c'est dû à une réaction du cerveau, qui déconnecte complètement sous l'effet du bruit assourdissant : tu vois sans voir et tu n'entends plus rien. Tu es parti ailleurs ». « Le plus terrible, c'est  quand il n'y a plus d'espoir » Dans sa vie de routier, Pierre, qui maîtrise les premiers secours, a porté assistance à des dizaines de voitures en péril et sauvé plusieurs vies. « Là, je savais déjà que dans la voiture, c'était foutu. J'avais fait la plus grosse connerie de ma vie et tué deux personnes. Le plus terrible, c'est quand il n'y a plus d'espoir et surtout que tu ne peux rien faire. Tout ce que tu as acquis dans ta vie est parti en 6 secondes. Tu n'es plus rien ! ». Pierre s'assoie dans le fossé et attend. « Je n'avais plus de tête, plus de bras. Même me servir de mon téléphone, ce n'était plus possible. Tous les badauds viennent voir le spectacle et toi, tu n'es même pas capable de leur dire : barrez-vous ! ». Malgré tout conscient de la nécessité de prévenir sa compagne (et sa boîte du même coup, puisqu'elle travaille à l'exploitation), Pierre reprend vie et l'appelle. « La seule chose que j'ai pu lui dire, c'est que j'avais eu un accident grave avec deux blessés. Je n'ai pas pu ??avouer'' qu'ils étaient morts. Elle m'a passé le responsable de parc, c'est la procédure à suivre en cas d'accident ». La vingtaine de pompiers arrivés sur place, rassurés sur son compte par les témoins, se consacrent à la désincarcération des deux automobilistes. Le médecin du Smur vient expliquer à Pierre que le garçon et son père sont morts sur le coup. Heureusement, le routier effondré a affaire à un gendarme « d'un calme olympien, compréhensif, expérimenté ». Ayant commencé par parler aux témoins, il sait déjà que Pierre n'est pas en cause, et se contente de lui demander ses papiers. « Il fallait que je les retrouve dans la cabine sans dessus dessous. Je tremblais tellement que je n'arrivais pas à sortir mon permis du porte-cartes ». La brigade motorisée de Lavalette demande à Pierre de souffler dans l'éthylotest au pied du camion et garde sa carte de conducteur pour récupérer les données du tachy. Envoyé (sans escorte !) à l'hôpital, il subit une batterie d'examens (radios des cervicales, des poumons, analyses des constantes vitales, etc.) pour détecter les risques d'hémorragie interne ou de dysfonctionnement. Le protocole, même  hors de cause « D'un coup, je vois débarquer un gendarme chargé de me soumettre à un dépistage salivaire ». Le résultat est bien sûr négatif. Le temps de voir un psychologue, un médecin, des infirmières, il reçoit une nouvelle visite, cette fois de deux gendarmes. « Alors que l'accident avait eu lieu trois heures auparavant, ils avaient une ordonnance protocolaire pour une prise de sang : le procureur de la République voulait se protéger par tous les moyens ». Doté d'un arrêt de travail pour dix jours (avec interdiction de reconduire un camion), Pierre peut enfin sortir, en attendant de se rendre au commissariat où il est convoqué l'après-midi même. « Un collègue était parti du site de Bordeaux, à près de quatre heures de route de là, pour venir me récupérer. La direction du groupe Combronde, à Thiers, avait eu un message déformé de Bordeaux et compris que j'étais responsable de l'accident. Ils pensaient me retrouver en garde à vue ». Tellement facile d'accuser un camion Au café du coin le temps que son collègue arrive, Pierre entend les conversations qui vont bon train à propos de l'accident. « Pour les gens, c'était évident : le chauffeur était responsable ! C'est tellement facile d'accuser un camion... J'ai rectifié le tir, et plus personne n'a moufté... ». La presse, dont actus.fr, n'a d'ailleurs pas dit clairement les choses, se contentant d'écrire que les circonstances de l'accident n'étaient pas claires. « C'est comme s'ils avaient insinué que j'étais responsable. Ma boîte s'est chargée de leur répondre en leur disant de penser au chauffeur et à ce qu'il avait subi ». Les gendarmes qui l'attendent ont demandé à Pierre de retrouver les papiers du camion. Un détour par le garage du dépanneur le remet face aux carcasses. « Mon collègue, qui a jeté un œil sur la voiture et en pourtant vu d'autes, m'a interdit d'aller voir de plus près ». La déposition est rapide : en lui redonnant tous ses papiers, les gendarmes lui signifient que l'enquête est bouclée et qu'il ne risque rien. « Avec ma carte conducteur, ils sont remontés sur trois mois ouvrables et c'était nickel, heureusement ! ». Autre élément très inhabituel : les deux collègues apprennent que leur société peut récupérer le camion accidenté le soir même, alors qu'il reste normalement sous scellés le temps de l'enquête. Mais les gendarmes sont formels : « On a les tenants et les aboutissants. Vous étiez juste au mauvais moment au mauvais endroit ! ». Jusqu'à son arrivée à la maison, pendant tout le temps du trajet, Pierre est accaparé par des tas de choses à régler au téléphone, notamment avec sa boîte. Sa « chance », c'est de travailler pour des patrons très humains. « Monsieur Combronde, son fils et sa fille m'ont soutenu moralement. Pour eux, j'étais un exemple pour la société, puisque je n'avais rien à me reprocher... Je leur ai juste demandé de rapatrier le camion sur un autre site, pour que je ne l'aie plus sous les yeux ». Tout devient dérisoire C'est en franchissant sa porte que la fracture se fait. « Ma compagne, mon beau-frère et ma belle-sœur étaient là. Là, avec mes proches, j'ai tout à coup percuté que j'étais passé très près de la mort et que ma vie ne tenait à rien ». Il s'effondre en pleurs pendant une demi-heure. Depuis ce jour, la vie lui apparaît sous un tout autre angle : « Rien n'est important si ce n'est de vivre », résume Pierre avec philosophie. Pendant son arrêt de dix jours, il est constamment entouré de monde, reçoit plus de 150 coups de fil de personnes différentes, doit répéter son histoire d'accident jusqu'à plus soif... « Au moins, j'ai réalisé combien on m'appréciait. Je n'étais donc pas si mauvais que ça ! ». Le jour de la reprise du boulot, c'est une autre histoire ! Ça ne se passe pas bien du tout, en fait. 17/9 de tension sur la route « Je suis passé par plusieurs stades : tendu, stressé, tenaillé par la peur de faire une bêtise. Un gamin qui passe, une vache dans un pré, et l'angoisse monte ! Je devenais dangereux à force de freiner à la moindre alerte. Un mec qui te fait une boulette, t'as juste envie d'aller lui expliquer le code de la route et de lui casser la tête ». Cet état nerveux le fatigue à tel point qu'il passe à 17/9 de tension et perd 14 kg en 15 jours. Des kilos qu'il n'a jamais pu reprendre depuis... Un soir, au bout de trois semaines sur la route, Pierre craque et téléphone pour annoncer qu'il rentre voir le médecin. « T'as pas voulu m'écouter en restant à la maison 15 jours de plus, lui rappelle celui-ci. Eh bien maintenant, tu vas y rester jusqu'à la fin de l'année ! ». Deux mois et demi donc pour tenter de se soigner, à raison d'une visite au psy deux fois par semaine. Thérapie par l'hypnose  Il passe par tous les états, de plus en plus graves : culpabilité d'abord, puis déni (« tu ne veux pas y croire »), rêve (« une fuite comme une autre »), cauchemar, haine, dégoût de la vie. « Là, quand les idées noires commencent à te hanter, ce n'est vraiment pas bon ! ». Son médecin et son psy cherchent alors d'autres solutions et trouvent une méthode qui aide Pierre à sortir la tête du marasme : la thérapie EMDR(1), une sorte d'hypnose qui permet de soigner des séquelles post-traumatiques. « Ça a été une grande chance pour moi ! L'idée, en gros, c'est de plaquer sur les images qui te hantent des images de moments heureux ». A raison de trois séances d'une heure et demie chacune, Pierre apprend à enfouir loin dans son cerveau l'image des yeux exorbités du garçon au volant, ou celle de la voiture où plus rien ne vit. D'abord, il revit son traumatisme face au thérapeute et découpe ces scènes en « mauvaises » images, de A à Z. « A partir de là, on te met sous hypnose, et tu vas chercher des images de joie, de bonheur ». Lui remonte trente-cinq ans en arrière (quand il avait 10 ans), avec son grand-père, qu'il vénérait. En collant ces souvenirs sur ceux de l'accident, c'est comme si celui-ci avait eu lieu il y a trente-cinq ans. « J'ai fait ça pour toutes les images, en utilisant aussi des souvenirs du temps où j'entraînais une équipe féminine de hand ». Pendant les 15 jours qui séparent la 2e séance de la 3e, il ne voit plus que les images positives en lieu et place de l'accident. Un véritable apaisement. « La dernière séance sert à contrôler que ça ne dérape pas quand on fait remonter les souvenirs de l'accident ». Pierre n'est pas « guéri » dans le sens où la douleur est encore là, mais il ne revoit plus ces images de mort, et il en parle beaucoup plus librement. Il connaît ses limites et quand il sent qu'il est gagné par la panique ou le stress, il préfère aller s'isoler. « Ça m'arrive dans les réunions festives, comme les mariages par exemple. Et le reste du temps je suis facilement en rogne, j'envoie bouler ma compagne pour pas grand chose ». Beaucoup à apporter  aux autres Mais au moins, il peut aller de l'avant ! « J'ai donné dix-sept ans de ma vie en entraînant les jeunes en hand amateur. Aujourd'hui, j'ai encore davantage conscience que j'ai beaucoup à apporter aux autres. Le week-end, j'aide les jeunes à monter des véhicules pour qu'ils puissent vivre leur passion ». Cette occupation autour de l'autocross, au sein de l'association Sport Auto Minzac (24), c'est comme un pied de nez à son destin. « Je n'ai pas à me laisser écraser par le fardeau que la fatalité m'a mis sur les épaules. Une formation de contrôleur-technicien me permet de travailler sur la sécurité. J'explique aux jeunes le règlement, la conduite sûre... Je les protège autant que je peux ». Revue en règle des  camions de la boîte Même au boulot, où il a repris en « mi-temps thérapeutique »(2) en janvier dernier, Pierre s'investit dans ce sens : « Sur la ligne Bordeaux-Gien, je remplace les collègues en congé, en formation, en maladie... L'inconvénient, c'est que je change de camion toutes les semaines. L'intérêt, c'est que je les envoie tous à l'atelier ! ». Un roulement de roues avant, des pneus lisses, une vibration importante dans la direction, rien n'échappe à l'œil ou l'oreille vigilante de Pierre. « Je bataille pour que les gars respectent les vitesses et qu'ils signalent les problèmes mécaniques ». Il fait passer le message dès que l'occasion se présente. « Je leur rappelle que derrière un chauffeur, il y a leur famille, et celle d'en face. Pour rentrer à tout prix le vendredi soir, on peut finir par passer deux à trois ans derrière les barreaux. Sans parler des déboires judiciaires ! Tu peux passer le reste de ta vie à payer... ». Pierre reprendra à rouler à plein temps quand un test psychologique attestera de sa guérison totale. Aux yeux de la médecine du travail, ce qu'il a vécu est comparable au choc psychotraumatique ressenti par les rescapés du Bataclan. Une chose est sûre  : « Plus rien ne pourra me faire de mal ! ». Marie FRÉOR Une voiture qui se déporte, un impact fatidique, l'incapacité d'agir... Six secondes qui ont changé à jamais la vie de Pierre. Photos Fréor En mi-temps thérapeutique, le routier traumatisé pourra rouler à nouveau à plein temps quand un test psychologique attestera de sa guérison totale. Ici au Bistrot de la Tour, à Garonor. En route vers un rôle de formateur ? Ce que Pierre a vécu n'a pas découragé son amour pour son métier de conducteur routier. Il se pourrait cependant qu'il devienne formateur interne chez Combronde. Pierre travaille chez Arnaudin, l'une des trois filiales girondines de Combronde (450 véhicules moteurs). Ce groupe couvre tous les secteurs : la route (en camion-remorque bâché, Taut et openbox), le train (avec ses propres locomotives) et même le fluvial (avec ses péniches). Dans ses propres ateliers de carrosserie, Combronde construit ses remorques ou les aménage spécifiquement pour le transport de ferraille, de bouteilles, de verre, etc. Il a aussi des ateliers de mécanique... Rien d'étonnant donc à que le groupe songe à se doter de deux formateurs en interne pour les conducteurs routiers. Il va falloir accompagner les jeunes Pierre est sur les rangs. « Je m'y vois bien, même si je ne tiens pas absolument à rentrer chez moi tous les soirs. Etant donné les problèmes qu'on a à trouver des conducteurs, on n'aura pas d'autre choix que de prendre des jeunes qui sortent de l'école. On ne pourra pas leur confier un camion tout équipé de 140 000 € sans mettre quelqu'un à côté d'eux pendant quelques jours ». Avec son expérience d'entraineur, Pierre devrait pouvoir s'imposer. « Je sais être à la fois diplomate et intransigeant. Avec ce qui m'est arrivé, j'ai encore plus de poids ». Sa direction, le groupe Combronde, le soutient à fond dans son processus de retour à une vie professionnelle « normale »... Photo Fréor Pierre a repris le volant au bout de dix jours, mais la tension et l'angoisse étaient telles qu'il a dû s'arrêter deux mois et demi. C'est la thérapie EMDR qui l'a « sauvé ». Il s'agit d'une sorte d'hypnose qui permet de plaquer des souvenirs heureux sur les images terrifiantes. Depuis qu'il a réussi à « dompter » les images qui le terrifiaient, Pierre s'est mis à construire un buggy de A à Z. Avec sa compagne et sa fille, qu'il a appris à apprécier encore davantage... Le week-end, il aide des jeunes à monter des véhicules pour qu'ils puissent vivre leur passion. Ayant suivi une formation de ontrôleur-technicien, il les conseille sur le plan sécurité... Archives personnels