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N°981 - Novembre 2019 Portrait Daniel Huillier, 91 ans Un grand monsieur du transport Sa société de transport, les Transports Bouchet, a déposé le bilan en 1994, mais Daniel Huillier, dit « Tonton », retrouve chaque année ses anciens conducteurs, toujours très attachés à ce patron à l'ancienne. Toujours très alerte, celui qui fut grand Résistant du Vercors veille depuis Grenoble à la marche de son empire : il gère toutes les concessions Mercedes PL et VL de la région. «Quand on le voit, il ne manque jamais de nous rappeler ce qu'il nous doit à nous, ses employés. C'est un type qui embrasse ses anciens chauffeurs, et nous connaît tous par notre prénom ! ». Aux Transports Bouchet, Huguette Durand était la plus jeune des recrues de Daniel Huillier. Elle se souvient avec reconnaissance qu'il lui a fait confiance en tant que femme, contrairement aux transporteurs à tendance macho auxquels elle s'était d'abord adressée (voir encadré p.44). Le pas sûr, le regard bleu et vif, le verbe haut, Daniel Huillier est comme on imaginait... A 91 ans, il est toujours président du directoire du groupe Huillier, tandis que son frère Victor, 89 ans, est président du conseil de surveillance... Ça représente tout de même un petit empire, avec 13 concessions Mercedes (VI, VP ou les deux) sur 5 départements : la Savoie, la Haute-Savoie, l'Isère, les Hautes-Alpes, les Alpes de Haute-Provence... Parallèlement au développement de cette activité commerciale, Daniel Huillier a mené la barque familiale en transport de marchandises (Transports Bouchet), tandis que son frère Victor gérait le transport de personnes (Autocars Huillier). C'est là qu'un retour en arrière s'impose, d'autant que l'histoire des Huillier est emblématique de l'évolution du transport à travers les siècles. « Mon grand-père, Daniel, né en 1870, s'est lancé en 1889 dans une entreprise hippomobile (avec des chevaux, donc). La deuxième génération, c'est-à-dire mon père (né en 1903) et son frère Emile, ont décidé d'acheter un 5-tonnes pour le transport de personnes, ainsi que 4 ou 5 camions-remorques pour le transport de bois scié. Ce bois, ils l'acheminaient vers Marseille, d'où il était expédié vers l'Algérie et la Tunisie ». La troisième génération (Daniel Huillier et son frère Victor) n'est pas pour autant née avec une cuillère en argent dans la bouche : « A 11 ans, raconte Daniel, je vendais les journaux à Villard, en faisant la tournée des hôtels : ?? Ce soir, Paris Presse, L'Intransigeant...'' ». Il est rentré dans l'affaire à 18 ans, en 1945, après une guerre très éprouvante. Grand résistant du Vercors(1), Daniel Huillier a perdu deux oncles, un mort en déportation, un autre tué à la libération de Grenoble. Avec son père, lui aussi résistant, il a été jeté en prison par les Italiens pendant six mois à Embrun en 1943. Quelques jours avant (il avait alors 15 ans), il avait sauvé la vie de son père en l'empêchant de se faire prendre par les Allemands, qui l'attendaient aux Autocars Huillier. (1) Il est président national des anciens du maquis du Vercors. Recommencer de zéro « Pendant la guerre, tous les résistants voyageaient gratuitement dans les Autocars Huillier. Mais nos véhicules ont été détruits par les Allemands après l'ultime attaque de juillet 43 ! Il a fallu recommencer de zéro ». Pour remplacer un million d'hommes prisonniers en Allemagne, beaucoup de jeunes ont pu passer le permis dès 16 ans, mais Daniel lui a dû attendre 18 ans, même s'il conduisait déjà depuis un bail. « Pour les Camions Huillier, je faisais beaucoup de Grenoble-Marseille, toujours en double équipage. Il fallait alors huit à neuf heures depuis Villard. J'y chargeais de la semoule pour Lustucru, en sacs de 100 kg qu'il fallait porter sur la tête ! Un jour, je suis tombé en panne dans la montée de Montélimar sur la N7. L'un des tubes d'injecteur avait cassé, mais moi je n'avais jamais fait de mécanique, contrairement à mon frère qui avait travaillé chez Saurer à Suresnes. J'ai juste changé le tuyau, et ça a tenu ». En Berliet GLM 10, il livre aussi à Boulogne-sur-Mer, Lille ou Paris. « La guerre était tout juste terminée. On achetait les châssis et on faisait faire les cabines chez un carrossier local ». Cette période de conduite durera tout juste cinq ans (jusqu'à fin 1951), après quoi son père a besoin de lui au bureau-garage des Autocars Huillier à Grenoble. Mais au moins, ça lui permet de connaître le métier. Une expérience qui lui sera bien utile pour gérer une plus grosse société de transport, comme l'occasion lui en sera bientôt donnée. Rachat des Tts Bouchet « J'étais allé livrer plusieurs fois aux entrepôts des Transports Bouchet, notamment du savon de Marseille, et le patron avait dit à mon père : votre fils a l'air de s'intéresser. Il y avait alors 40 salariés, une vingtaine de camions et beaucoup d'affrétés, ce qui était assez conséquent à cette époque ». En 1954, le père de Daniel répond à son désir en rachetant cette société, qu'il dirigera jusqu'à sa mort en 1961 (à 58 ans) avec ses deux fils comme associés. Victor préférant les cars, c'est à Daniel qu'il incombera de diriger les conducteurs et de gérer la boîte. Il adopte un paternalisme très humain qui lui réussira. C'est aussi à cette époque que Daniel et Victor rentrent au conseil d'administration de la société d'équipement de Villard-de-Lans et de Corrençon-en-Vercors. La démocratisation du ski alpin est en route, et les deux frères sauront en tirer parti (voir encadré p.45). Tonton voit grand, et ça marche Mais revenons à nos moutons : le transport routier de marchandises avec les transports Bouchet. « J'ai fait monter le chiffre d'affaires de 20 % par an, se souvient Daniel, avec 50 % d'affrètement et 50 % de transport en propre. En 1963, j'ai commencé à ouvrir des succursales, à Bordeaux et Paris. Puis il y a eu Marseille, Nantes, Nevers, Strasbourg, Lyon, La Rochelle. J'ai aussi monté un groupement avec deux transporteurs locaux dans les Landes pour desservir une usine Saint-Gobain. On avait un dépôt dédié ». Certaines succursales ont un bureau d'affrètement, d'autres un garage... La croissance externe aussi permet à Bouchet de mieux couvrir le territoire français : des petites entreprises sont rachetées (dont les Transports Liaigre en 1969 à La Rochelle), qui garderont leur nom. En 1973, Autocars Huillier est revendu à Rotschild... Mais l'activité des Camions Huillier est conservée. Avec eux, Daniel se retrouve avec un parc d'au moins 60 camions, sans compter tous les affrétés et tractionnaires, permanents (comme Hugutte Durand) ou occasionnels. Un œil sur tout « Je rencontrais les clients et je faisais le tour des agences. Mais ça ne m'empêchait pas de garder un contact direct avec mes conducteurs ». Il était présent dans le garage, dans la cour, avait un œil sur tout... « Par exemple, quelques chauffeurs avaient un problème d'alcool, mais je n'avais pas le cœur de les virer. L'alcoolisme n'était pas un motif de licenciement, à l'époque. Les cargaisons des camions se chargeaient à dos d'homme, dans le froid, et les conducteurs buvaient pour se reconstituer... Et en cas d'accident, c'était considéré comme une circonstance atténuante ! Je prenais mes conducteurs comme ils étaient ». Tout lui sert de leçon : quand un conducteur qui avait trois ou quatre gosses se fait écraser la tête par sa remorque, Daniel prend une assurance-vie pour son personnel. « Ça a permis par la suite aux femmes de quelques gars morts sur la route de pouvoir s'acheter un appartement ». Du coup, des hommes rentrés en tant qu'apprentis mécanos sont restés jusqu'à la retraite. Et embaucher quelques droits communs à la sortie de la prison n'a jamais posé de problème à Tonton, qui forme aussi souvent des apprentis en alternance. Son écoute permanente des doléances de ses salariés lui fait dire aujourd'hui : « Si tous les chefs d'Etat avaient le même comportement que moi, il n'y aurait pas de syndicats ! ». D'ailleurs, comme c'était dans l'air du temps, il en a créé un aux Transports Bouchet. « Le problème, c'est que les trois poivrots de la boîte se sont présentés. Ça a duré six mois » ! ». Un pied dans la tombe, un pied en prison  Les impôts lui ayant souvent cherché des noises, Daniel en a eu « marre de ce bazar ». « J'ai gagné toutes les batailles administratives contre eux, mais je sentais que les transports devenaient un métier de con. On avait toujours un PV qui nous condamnait. Un pied dans la tombe, un pied en prison ! Et il n'y a qu'à voir l'opinion publique en cas d'accident de poids lourd... Dans cette profession, on est toujours coupable par défaut ! ». Et puis les prix du transport étaient déjà en baisse... En 1992, Daniel revend l'affaire à un neveu, qui s'avère peu doué pour les affaires, et ne sait pas gérer la mauvaise entente entre les cadres. Le dépôt de bilan (en 1994) laisse toujours à Daniel un goût très amer dans la gorge. « Tout seul, on n'est rien du tout ! Ceux qui, comme mon neveu, croient qu'ils sont bons parce qu'ils s'appellent Huillier, se plantent complètement ! ». Heureusement, ses concessions Mercedes lui donnent toujours une grande satisfaction, et l'un de ses petits-fils serait susceptible de lui succéder. La recette ? « Il faut être bosseur, humble et humaniste ». Il se fournissait en camions à domicile Comment Daniel Huillier, d'abord transporteur, en est-il arrivé à posséder une dizaine de concessions Mercedes en région Paca, dont une bonne part vend des camions ? Tout a commencé en 1971. Un représentant est venu vendre à Daniel Huillier pour sa société de transports un Mercedes 1924 à cabine avancée non basculable. « Je me suis laissé convaincre, même si des années avant, en 1960, j'avais essayé un Mercedes 1920 de 200 ch qui était un veau. Mais attention, à l'époque c'était des Din (30 % de moins que les chevaux SAE des Berliet)... Pour le 1924, le gars me demandait 70 000 F de l'époque ». Mais avant de le réceptionner, Daniel apprend que le camion s'est renversé. Mercedes a dû changer la cabine. « Quand il arrive enfin dans la société, je découvre qu'il n'a pas de papiers, car le représentant de la marque est en déficit. C'est là que Mercedes me propose de reprendre la concession VP et PL de Grenoble ! ». Marché conclu. Sisteron, Gap, Manosque, Chambéry ont suivi, puis Bonneville (une création), Albertville, la Tour du Pin, Thonon-les-Bains et Annecy. « Tonton, c'était quelqu'un ! » C'est à Huguette Durand qu'on doit cette rencontre avec son ex-patron. Elle se souvient avec bonheur de ses années aux Transports Bouchet, six ans comme salariée, puis dix ans comme tractionnaire. «Pour rentrer chez Bouchet, il fallait attendre qu'il y ait un départ ! Les places étaient chères, car la boîte avait une image prestigieuse dans le monde des routiers. J'avais eu mon permis lourd en juin 1978 à l'AFT de Rivesaltes, et le test qu'on m'a fait passer en août n'était selon moi pas très réussi. Pourtant, ils m'ont prise ! ». Pour elle qui sortait d'un Berliet TRK à l'école, se retrouver dans le plus luxueux des poids lourds de l'époque, un tracteur Mercedes 1926 avec des sièges en simili cuir beige, c'était une découverte... « Surtout, Tonton était très attachant. Un vrai chef d'entreprise, qui non seulement n'a jamais oublié les valeurs humaines, mais les a mises en application ». Après six ans en tant que salariée, Huguette a eu envie de s'installer, encouragée par Tonton. « Le service des Transports Bouchet m'a guidée pas à pas pour les démarches administratives : dépôt de statuts, etc. Si la boîte n'avait pas déposé le bilan, j'y serais encore ! ». La station de ski de Villard-Corrençon lui appartenait ! Transporteur, propriétaire de concessions Mercedes sur toute la région Paca, ancien résistant, Daniel Huillier était aussi jusqu'en avril dernier propriétaire de la Côte 2000, la station de ski de Villard-Corrençon. Né à Villard-de-Lans, Daniel Huillier s'est beaucoup investi dans le monde du hockey sur glace, qu'il a longtemps pratiqué et dont il préside et soutient un club, les Ours de Villard-de-Lans. Avec son frère Victor (89 ans), il a aussi développé et cogéré la société qui gère les remontées mécaniques du domaine skiable de Villard-de-Lans Corrençon-en-Vercors, près de Grenoble... Ça a duré jusqu'en avril dernier, avant que le groupe Huillier la cède au champion Tony Parker. A la création de la station, en 1951, c'est Autocars Huillier qui était à sa tête, représentée par Victor Huillier, le père (mort en 1961). Et là aussi, la famille s'est distinguée par sa capacité à innover, avec les premières télécabines débrayables d'Europe (à deux places), et plus tard, en 1982, avec l'installation de 72 enneigeurs, qui en a fait le premier domaine européen de neige artificielle. « À l'époque, on passait 20 à 30 t de dynamite par an pour faire les pistes », se souvient Daniel, qui a aussi investi dans la création d'un lac artificiel. Texte : Marie Fréor · Photos : Fréor et X D.R.