presentationequipeabonnementboutiquepubContact

   

N°982 - Décembre 2019 Reportage Avec un mordu de Renault en Guadeloupe Loin de l'Hexagone En Guadeloupe, on est accueillis par la moiteur, le croassement des grenouilles, le bourdonnement des insectes... On est si loin de la grisaille et du froid de la Métropole qu'on pourrait oublier que c'est encore la France. Pourtant, le transport de marchandises ne fonctionne pas tout à fait de la même façon que dans l'Hexagone, et les importateurs de camions comme la Saci n'ont pas les mêmes conditions. Voyage avec un patron chauffeur fana de Renault Trucks... Pour avoir entre les mains son nouveau 32-tonnes C 520, Florent Rogers a dû patienter deux bonnes années. « La fonction Optitrack n'était pas encore disponible. Pourtant, je savais qu'elle arrivait en métropole. Je me tiens au courant de toutes les évolutions techniques via internet ». Autre cause de retard : il y avait certes une prédisposition de prise de mouvement, mais il a fallu dégager le châssis et demander des adaptations et variantes spécifiques à Renault Trucks. La grue Palfinger, d'une capacité de 92 t/m, a aussi dû être montée dans l'Hexagone. L'agent de l'équipementier en Guadeloupe ne s'occupe que de SAV... Florent Rogers a bien compris l'intérêt de n'avoir que du Renault dans son parc, car il privilégie le service et fait attention à sa consommation. La puissance commerciale de 520 ch lui va très bien. Il n'aurait rien à faire de 750 ch... Il a dû déroger à la règle une seule fois : « J'ai obtenu un contrat en toupie pour une centrale à béton, et en attendant d'avoir à ma disposition un Renault toupie, il a fallu que je prenne un Mercedes équipé d'un malaxeur : le propriétaire de la centrale est aussi agent Iveco, Scania et Mercedes ! ». Nous voilà partis dans son C 520 spécialement équipé. D'abord, un chargement à faire à Baie-Mahault, à l'usine de « prédalles » et « prémurs » pour les maisons préfabriquées (adaptées aux normes antisismiques dans cette île très exposée). C'est l'un des gros clients de Florent. La nouvelle grue Palfinger, qu'il manipule à distance en tournant autour du camion, fait merveille. Elle a davantage de capteurs que l'ancienne. Alors que son père était spécialisé dans les agrégats, Florent, qui a pris sa suite, a ajouté à l'activité familiale de la manutention (en grue) et de la distribution de pièces auto. C'est d'ailleurs comme ça qu'il a connu la Saci, en la livrant depuis des dépôts. La variété de ses activités explique celle du parc des Transports Rogers : le transport d'agrégats se fait en tracteur avec benne, celui des rouleaux de ferraille se fait en tracteur plateau, et pour les pièces, il se contente parfois d'un utilitaire. « J'ai aussi essayé le convoi exceptionnel pendant trois ans. C'était il y a 25 ans, et il y avait déjà trop de concurrence sur ce secteur : les Martiniquais venaient faire ça chez nous ». Pour ses chers camions, Florent a choisi dans le nuancier un bleu quasi exclusif : cosmos métal. En parlant d'exclusivité, il affirme aussi avoir eu le seul Magnum 520 de toute la Guadeloupe. Entre cet homme de 50 ans et Renault Trucks, c'est une vraie histoire d'amour... « Déjà, mon père était un inconditionnel de la marque. Il a eu du Berliet GLR, du Saviem SM 170 et du Renault CBH 310... Il connaissait bien l'importateur Berliet en Guadeloupe et n'a jamais été déçu ». Le dernier entré de Florent, le C520, a rejoint une flotte de 15 véhicules, tous des Renault à part le Mercedes toupie dont on parlait plus haut : six tracteurs (2 plateaux et 5 bennes), 5 porteurs (2 à benne, 1 fourgon, 2 toupies) et 4 Mascott (un en benne, 1 Ampliroll et 2 fourgons). Sans compter une semi de secours et un fourgon Mascott de secours. « Dans la même journée, il arrive que je passe de l'un à l'autre. Je peux commencer en benne pour des agrégats, sauter au volant d'un semi-remorque pour des pieux et enchaîner en grue pour de la prédalle ». Bosser, Florent adore ça, du lundi au samedi soir. Et le dimanche est consacré à la mécanique, quand il n'y a pas une compétition de « bœufs tirants » ou autre événement avec exposition de camions. « C'est pour ça que ma première femme m'a quitté ! », reconnaît-il. La future patronne Les enfants par contre ont complètement suivi le trip de Florent ! D'ailleurs, la suite est assurée : Anaïs, sa fille de 22 ans, a enchaîné un bac pro de mécanique, un BTS en transport et prestations logistiques en alternance (accueillie bien sûr par papa pour la partie en entreprise) et un permis lourd à l'issue d'une Fimo. Là, elle est en train de bûcher pour son super lourd, financé par Florent, comme le reste de ses études. C'est clairement la future patronne. L'un des trois fils, Ethan, n'a que 14 ans, mais pour lui aussi, l'avenir est tout tracé. « Tous les deux, on a commencé par déplacer les camions dans la cour ». Anaïs révise son examen théorique à l'ombre sous la maison, entourée de pneus et baignant dans un parfum de cambouis, qu'elle ne sent même plus ! Car Florent, son père, fait bien sûr lui-même sur place les vidanges, freins, soudures, etc. « Je n'ai besoin des services de Renault Trucks que quand il faut la valise de diagnostic ». Des routes bien entretenues Les routes sont vraiment belles et bien entretenues. Sur ce point, l'île n'a rien à envier à la France... « En plus, on a deux fois moins d'embouteillages qu'en Martinique. Ils ont moins de voies secondaires pour s'en sortir ». En chemin vers Basse-Terre, tout au sud, on emprunte pour le plaisir l'Allée du Manoir, bordée de palmiers assez majestueux. La pluie a rafraîchi l'atmosphère, les insectes sont déchaînés et les pique-bœufs tourbillonnent dans le ciel. En longeant les branches basses, on comprend mieux pourquoi le T serait beaucoup moins adapté que le C. Dans la grosse descente vers Basse-Terre, le choix du ralentisseur se justifie pleinement. L'Optitrack, un gros plus Le 520 de Florent a certes moins de rayon de braquage qu'un tracteur, mais ce porteur est équipé de l'Optitrack, particulièrement bienvenu dans les chemins, et les accès aux chantiers après une pluie diluvienne. « C'est pour ce système de traction par moteurs hydrauliques dans les roues que j'ai attendu un an et demi ! », rappelle le transporteur, que le simple fait de rouler en Renault rend heureux. Reportage Avec un mordu de Renault en Guadeloupe Les différences commerciales avec la Métropole La Saci, distributeur Renault Trucks en Guadeloupe, concentre son activité de vente et réparation PL à Jarry, au nord de Grande Terre. Entretien avec Angèle Dulac, la chef des ventes. Angèle Dulac (photo ci-dessous) est chef des ventes à la Saci (Société antillaise commerciale industrielle), distributeur Renault Trucks en Guadeloupe et expert en pièces auto et PL. Avec cette femme de caractère, on prend la mesure des conséquences de l'éloignement géographique de cette île des Caraïbes par rapport à la Métropole. « Tout le travail de carrossage des camions et des Vul, notamment, n'est réalisé que dans l'Hexagone, et avec le temps de transport qui vient s'ajouter au délai nécessaire en France, les clients doivent se montrer patients... ». Toujours des profils standard à disposition Pour avoir de quoi répondre aux demandes les plus courantes, la Saci a en stock des camions « finis » et configurés, commandés neuf mois à l'avance. « Je me débrouille pour disposer de profils standard, pour avoir un ??catalogue'' de camions en magasin. J'étudie les tendances du marché. Par exemple, le chantier du CHU, qui commence tout juste, va durer cinq ans, et le marché du TP reprend (après une décennie très difficile), donc on fait rentrer à nouveau des malaxeurs et des bennes. Et on arrive à bien se positionner sur les bennes à ordures, alors j'en fais aussi rentrer ». Par contre, la Saci y va à reculons sur les Vul et camions électriques : « L'air salin, la climatisation à fond et l'absence d'outillage nécessaire (valises de diagnostic et zones dédiées dans l'atelier) n'y sont pas favorables ». En parlant de Vul, Angèle Dulac reconnaît être fortement concurrencée par Cama, qui distribue la marque Renault et a un partenariat spécifique avec les bennes Scattolini. « C'est d'autant plus regrettable que chez nous, on parle d'approche métier, de robustesse, de vérins renforcés pour la benne, d'embrayage renforcé. On accroche les clients Cama quand ils viennent chez nous faire changer leur embrayage ! ». Côté prix, les véhicules neufs sont vendus plus chers qu'en Métropole, car leur montant inclut les frais d'approche (voyage en mer) et une commission plus importante, que certains clients cherchent à contourner en commandant directement auprès de concessions comme celle de Nice. En 2018, la Saci a vendu 86 Vul et 25 poids lourds, dont beaucoup en porteurs frigo. Un message axé sur la rentabilité « On s'est lancés sur les tracteurs routiers, mais on n'est pas aussi bons en termes d'image et de tarif que Scania, Mercedes et Volvo. Surtout que beaucoup de sociétés de transport passent du père au fils, qui reste attaché à telle ou telle marque, quel que soit le prix de revient. Notre message est donc : voulez-vous gagner davantage avec nous, ou pas ? ». Pour fidéliser ses clients, la Saci constitue les dossiers de défiscalisation pour des métiers éligibles : artisans, BTP, agricole, environnement (Bom et traitement de déchets). « C'est comme une subvention, sous la forme d'un crédit d'impôt qui représente 25% de la valeur du poids lourd. Ça compense à peu près les frais d'approche ». Pour les transporteurs, c'est un peu différent : ils doivent motiver leur demande. « Un simple renouvellement n'est pas un bon motif. Alors on parle de ??nouveaux contrats'' ». Une fois calculée la somme à payer après défiscalisation, le service commercial gère aussi les dossiers de financement, en vérifiant notamment que les clients ne sont pas fichés à la Banque de France. Reportage Avec un mordu de Renault en Guadeloupe Le paysage économique du TRM en Guadeloupe Dans l'île de la Guadeloupe, le transport routier de marchandises est surtout réalisé par des petites structures, allant des mono possesseurs à 2, 3 ou 4 camions. Par ailleurs, beaucoup de sous-traitants louent leurs services. «En Guadeloupe, la seule société d'une taille importante, Colimat, exploite 30 à 40 véhicules en transport frigo et en sec. Ça donne une idée de la taille des entreprises », explique Angèle Dulac, la chef des ventes à la Saci. Parmi les transports les plus typiques de l'île, celui des bananes se fait en sec, dans des caisses isothermes, le danger étant qu'au soleil, la température peut monter à 40° facile, ce qui accélère la maturation. Le transport de canne lui se fait en semi-remorques, celui d'ananas en sec classique. Alors que les châssis nus sont poussés jusqu'en fin de vie, les caisses frigorifiques de certains carrossiers sont paradoxalement gardées deux ans de moins qu'en métropole (12 ans au lieu de 14), car le renfort intérieur (la « feuille ») n'est pas adapté au climat et rouille plus vite. L'homme orchestre de la Saci Thierry Gueret est « l'homme à tout faire » de la Saci. Il va chercher les camions au port, gère la facturation, la livraison, l'immatriculation, le suivi du parc, la mise en main... Sa polyvalence est très appréciable, d'autant qu'à l'instar de la métropole, les problèmes de recrutement sont importants, à l'atelier comme à la distribution des pièces. Thierry Gueret a œuvré de 1993 à 2005 en tant que chauffeur livreur dans toute la Guadeloupe. Il faisait de la distribution alimentaire en Renault Midliner. « Pour tenir les temps, c'était un vrai stress. La Saci, dont je connaissais le responsable commercial VI, cherchait quelqu'un ayant le permis lourd et connaissant les camions. Bingo, c'était pour moi ». De la commande à la livraison Au fil du temps, Thierry s'est vu confier toute la chaîne d'opérations entre la commande d'un client et la livraison d'un PL : suivi de la commande via le carrossier ; calcul du prix de revient final pour la Saci ; contact avec le transitaire (en métropole et localement) ; récupération du camion sur le port ; son entrée sur la base de données avec toutes ses caractéristiques et options ; calcul du prix de vente (en tenant compte de la marge de la Saci), gestion du parc sous douane, vente, dédouanement (une fois que le camion est vendu), vérification de la préparation du véhicule à l'atelier (resserrage roues, visserie, fonctionnement des appareils, niveaux, ampoules, passage du mode usine au mode route), facturation et immatriculation. Sept mois de délai « La cerise sur le gâteau, c'est la mise en main au conducteur, qui dans 70% des cas est aussi le patron ». Dans le cas d'un camion standard, sans spécifications, il faut compter au minimum trois à quatre mois pour le sortir de chez Renault Trucks, deux mois pour le montage chez le carrossier (qui a été briefé en amont, sans attendre le véhicule) et trois semaines d'acheminement. Soit sept mois dans le meilleur des cas ! Un Magnum tatoué sur le dos Son métier, Florent l'a concrètement dans la peau. La preuve, il s'est fait tatouer un Magnum dans le dos ! Qui dit mieux ? Son tatouage a bien tenu au fil des ans. Il faut dire que Florent Rogers est un sacré gabarit ! « J'ai fait faire ça un jour de vacances en France ». Pourquoi un Magnum ? « Par amour du camion idéal à mes yeux ». Ce choix fait par le transporteur guadeloupéen nous a incités à sonder quelques routiers sur le thème « Y a-t-il parmi vous des conductrices ou conducteurs routiers assez férus d'une marque (ou des camions en général) pour s'être fait tatouer le logo de cette marque ou un poids lourd sur le corps ? ». On a entendu un peu de tout : « Hors de question de me faire tatouer car maintenant le métier de routier c'est terminé », « Personnellement je pense que chauffeur routier n'est plus une vocation, il n'y a plus l'amour du métier et du matériel comme à mes débuts ». « J'adore mon Scania, mais de là à le tatouer... ». D'une façon générale, les commentaires sont très réalistes : « Je me serais plutôt fait tatouer une borne RN17 c'est la route que j'aimais et les camions n'étaient que des outils pour faire mon métier », « J'adore mon métier et les tatouages... J'en comptabilise 9 sur le corps ! Mais ça ne va pas jusqu'à me tatouer un logo ». « Si je me tatoue un logo Scania et que je roule en Volvo, c'est moyen ! ». Les spécificités PL des Dom Par rapport à la Métropole, les poids lourds vendus sont majoritairement carrossés prêts à l'emploi. Les châssis sont très rares, ou alors commandés exceptionnellement, par exemple pour transférer un malaxeur sur un nouveau châssis. « On n'a pas non plus la même approche clients. Ici, un camion doit être polyvalent ! Les transporteurs ne raisonnent pas en termes de régime moteur, mais plutôt de charge utile, de couple de pont et de terrain (vallonné ou non). Les ralentisseurs sont systématiquement intégrés ». Un camion VO coûte quasi 20 % de plus qu'en métropole La Saci doit aussi disposer d'un stock de VO digne de ce nom : « On fait éventuellement venir de Métropole des grues, des Bom ou des tracteurs solo. Mais rien que pour le fret maritime, il nous en coûte 3 000 à 3 500 €, plus 10% d'octroi de mer, plus les autres droits et taxes, plus la taxe de débarquement ». Au final, selon Angèle Dulac, l'opération est onéreuse : le supplément par rapport à la Métropole s'élève à 18-20% de la valeur HT. Texte : Marie Fréor · Photos : Fréor & RT