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N°980 - Octobre 2019 Reportage Le Rebel Pin'Up Un camion fait pour les femmes ! Pendant une journée d'échanges à Lyon, sept femmes conviées par Renault Trucks ont contribué à l'élaboration d'un tracteur adapté à leurs besoins et envies. Il en est ressorti un camion unique baptisé Rebel Pin'Up, présenté au Mans fin septembre. Comme quoi la cause féminine commence à être entendue, même dans ce milieu à tendance machiste.? «Dur à l'extérieur, tendre à l'intérieur », résume Christophe Deshayes, le directeur commercial France de Renault Trucks, qui a eu l'idée d'élaborer avec des conductrices un tracteur auquel elles s'identifieraient vraiment. En conviant sept routières à participer à un « atelier » convivial à Lyon, il ne s'attendait pas à une telle adhésion et un si grand enthousiasme tout au long de cette journée d'échanges. « Je vous préviens, ont dit les femmes, on ne veut un look ni kitsch, ni barbie ! ». C'est Roxane Renard, une jeune femme de 26 ans en alternance au service communication de Renault Trucks, qui a été chargée d'organiser l'atelier, en avril dernier. Elle a commencé par définir quatre « univers » : Chantal Thomas (dentelles), Rebel Pin'Up (contestation et féminité), japonisant et baroque. Le jour J, c'est clairement le « Rebel Pin'Up » qui l'a emporté : « Cette affirmation d'une féminité solide et passionnée, sans se prendre pour des garçons, nous a vraiment parlé », explique la conductrice Huguette Durand, qui avait été chargée de rassembler une diversité de profils pour assurer un choix objectif (voir encadré). Une fois cet univers choisi, les femmes ont donné libre cours à tous leurs désidératas pour la déco et l'aménagement. Pendant toute cette journée, Roxane Renard a accompagné les routières et a coordonné leurs propositions. Ce qu'elles ont surtout apprécié, c'est qu'on les ait vraiment prises en considération chez le constructeur. « Il faut dire qu'on a mis les petits plats dans les grands », souligne Christophe Deshayes, qui est allé lui-même acheter chez les meilleurs fournisseurs de quoi composer un méga plateau de fruits de mer, ainsi qu'une tarte aux pralines. Après les échanges informels pendant le déjeuner, une séance « post-it » a permis de mieux cerner le quotidien des conductrices et leur rapport au métier par des mots-clés. L'esthétisme recherché pour le camion était clairement vintage US en référence aux années 50-60, avec une touche de tatouage. « Que ce soit visible ou pas, il faut dire que les sept conductrices sont tatouées ! N'empêche, elles portent toutes de la dentelle », s'amuse Christophe Deshayes. Poubelle et sécurité de nuit Le look est une chose, l'aspect pratique une autre. De nombreux détails essentiels aux yeux des femmes ont fait l'objet de discussions. « On n'est pas des souillons », ont rappelé les conductrices, qui ont préconisé d'avoir une coiffeuse qui fasse office d'espace beauté, une ceinture mieux adaptée à leur taille, une poubelle, une sécurité de nuit intérieure (un « night-lock » comme Daf le propose). Pour la cabine, c'est l'option d'une seule couchette qui a été retenue, pour donner priorité à des placards de rangement très bien finis, avec en dessous une tringle où accrocher des cintres avec des housses. Les couleurs (rouge, crème et noir) sont aussi déclinées à l'intérieur, avec un ciel de toit boutonné plutôt que capitonné, et du cuir surpiqué pour les sièges. Par contre, un siège adapté à la taille des femmes s'est malheureusement avéré trop compliqué à mettre en œuvre, de même qu'un petit lavabo pour faire une toilette de chat. Après le passage de la joyeuse équipe féminine, Roxanne a débriefé avec le directeur marketing, Eric Dubois, et son équipe. Divers allers-retours au sein de l'entreprise et de nouveaux échanges à distance avec les femmes retournées au volant de leur camion ont ensuite fait émerger les idées les plus consensuelles et réalisables. La jeune femme a alors bossé sur sa tablette de graphiste et donné forme à trois propositions concrètes. La proposition la plus tatouée « Le premier tracteur était le plus sobre. Le deuxième se caractérisait par son côté tatoué et la différentiation du haut et du bas de la cabine (respectivement crème nacrée et rouge passion). Le troisième figurait une femme pirate, le pavillon de la cabine étant peint tel un immense bandana rouge et blanc ». C'est la deuxième proposition (la plus tatouée) qui a fait l'unanimité. Il restait alors à créer un cahier des charges pour faire réaliser les modifications de cabine nécessaires. C'est chose faite ! Au Mans, cet exemplaire unique terminé dans les temps a défilé en tête, récoltant un immense succès et beaucoup d'admiration. Quelle plus belle consécration de la féminisation du métier que cet hommage ? Un casting très varié Pour élaborer un camion apprécié par les femmes, il fallait réunir un panel représentatif de conductrices en termes d'âge, de profil et de métier... Si l'on s'en tient aux statistiques publiées par le Commissariat général au développement durable en mai 2019, environ 260 000 conducteurs routiers de transport de marchandises étaient répertoriés en 2017 en compte d'autrui. Parmi eux, 49 % roulent en courte distance, 32 % sont grands routiers et 19 % sont au volant d'un Vul. Tout ça pour dire que, si les femmes sont bien au nombre de 2 su 100 hommes environ, elles sont donc un peu plus de 5 000 en France ! Pour plaire à la majorité de ces conductrices, il fallait que Renault réunisse des « spécimens » représentatifs de différentes générations, divers styles et exerçant des métiers variés. C'est là qu'Huguette a été sollicitée (voir encadré p.48). Résultat : sept femmes, de 26 à 61 ans, dont trois adhérentes à son association, La Route au féminin : Aurélie, Fabienne, Nadine. Elle-même est arrivée avec sa fille, Patou, et l'une de ses trois conductrices, Sandra. L'une des sept roule en Daf, une autre en Mercedes, une troisième en Renault version chantier. « Elles ont adoré l'idée d'un camion qui devrait épater la galerie, dessiné par des femmes », résume Lélé. Comment tout a commencé Le projet Rebel Pin'up est né d'une conversation informelle entre la patronne conductrice Huguette Durand et les dirigeants de Renault Trucks, suite à un enchaînement de circonstances. En visite sur le stand Renault Trucks à l'IAA d'Hanovre en 2018, Huguette a eu l'occasion d'échanger avec le patron de la marque, Bruno Blin, qui a particulièrement apprécié la pertinence de ses remarques sur ses camions, en tant que conductrice à son compte et surtout fidèle cliente de la marque. Quand Bruno Blin a organisé sa convention réseau annuelle, lui est venue l'idée de la clore en faisant « sortir du chapeau » Lélé (pseudo d'Huguette) et son mari Christian. « Pour nous, ils sont emblématiques de la profession, et les petites PME sont notre cible privilégiée tant ils montrent de passion et aiment leur matériel. En plus, le reportage Le Mag qu'avait tourné TF1 sur elle a cartonné. Une pub n'aurait pas fait mieux pour nous : sous l'œil de la caméra, Huguette mettait vraiment bien son Renault T en valeur ». Le film de 7 minutes a tout d'abord été projeté aux 200 concessionnaires, très touchés. C'est alors qu'à leur grande surprise, la conductrice est apparue en chair et en os, aux côtés de Christian, pour un questions-réponses. Quand on a demandé à Huguette ce que la marque lui avait apporté, Huguette a bien joué en répondant : « Quand on a un bon camion comme le T, il nous obéit au doigt et à l'œil. Ça évite des morts sur la route. C'est grâce à ça que je peux vous parler aujourd'hui car il y a quelques mois, j'ai échappé de peu à un accident en chaîne ». C'était à l'entrée de Francfort, sur l'A5. Un petit poids lourd a voulu doubler un gros sans clignotant, alors que lui-même était doublé par un 4x4. Ce 4x4 est allé valdinguer contre une voiture sur la voie de gauche, et est revenu cartonner le gros camion devant, avant de rebondir sur le toit. « J'arrivais juste derrière le petit PL auteur de cet accident, et j'ai pu zigzaguer sans dommages au milieu des débris pour éviter de taper d'autres véhicules. Le T est passé exactement là où je voulais. Ça n'aurait peut-être pas été le cas avec le Magnum ». Pour l'anecdote, le petit PL allemand s'est échappé. Mais grâce au signalement donné par Huguette, il a pu être retrouvé et inculpé pour délit de fuite. « On peut s'endormir ou faire une erreur de conduite : mais il y a deux choses impardonnables selon moi : picoler et se sauver ». Au déjeuner qui a suivi, Huguette (Lélé pour ses proches) a dit ce qu'elle avait sur le cœur, d'autant qu'elle est très active dans l'association La Route au féminin ! « Dans l'univers d'hommes que sont les camions, rien ne nous correspond : on n'a ni poubelle digne de ce nom, ni toilettes intégrées... ». D'ailleurs, Lélé a mis en ligne un tuto sur une boîte à pipi pour les femmes. « L'hygiène concerne aussi les hommes ! Hormis ceux qui pissent dans des bouteilles qu'ils jettent par la fenêtre, la plupart d'entre eux sont dégoûtés de ne pas pouvoir avoir accès à des douches propres ». Un jour, Christophe Deshayes, le patron du marketing, a appelé Huguette : « Et si on faisait un camion de filles qui crache, pour Le Mans ? Tu peux nous réunir une équipe ? ». Banco, c'était parti ! Texte : Marie Fréor · Photos : Fréor, Brossard & X D.R.