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N°980 - Octobre 2019 Reportage Paulo en truck en Amérique du Nord « Que du bonheur ! » Notre Paulo Morard national, qui fut un prof adulé en CAP de conducteur routier à Andrésy entre 1972 et 2004 (voir LR n°944 de juin 2016), a eu l'art de transmettre à ses élèves un amour inconditionnel de la route. Toujours en relation avec nombre d'entre eux, il a fait une incursion au Canada cet été, répondant à l'invitation de Florent, en double équipage avec Emilie. En route pour un trip à travers les USA en Pet frigorique. Quelle plus belle consécration pour un ex-prof de conduite routière en lycée professionnel que d'être invité à aller faire un grand tour en camion avec un de ses anciens élèves... au Canada ? Comme il mène diverses activités de front, ça n'a pas pu se faire tout de suite, mais Paulo Morard a fini par prendre un vol Paris-Montréal pour rejoindre Florent Poulain, qui a fait sa vie outre-Atlantique avec Emilie, sa compagne. Tous deux sont salariés par la société Trans-West, basée à Lachine, près de Montréal. Paulo a dû envoyer à ce transporteur un extrait de casier judiciaire, une photocopie de son passeport et une attestation d'assurance. Une fois le feu vert obtenu par leur patron, Florent et Emilie ont embarqué le prof dans le Peterbilt 579 Ultra Loft dont ils se partagent le volant. Cette semaine de trip routier sur près de 10 000 km, Paulo en rêvait depuis longtemps : « En les entendant parler au téléphone, en voyant les photos postées par Emilie sur facebook, comme beaucoup ça me donnait envie de partir avec eux. J'avais quand même un peu la trouille d'avoir à faire autant de kilomètres en si peu de temps par la route. J'ai vu un maximum de choses, mais j'ai un peu oublié de dormir dans l'histoire... J'avais peur de déranger, et j'ai essayé de me faire petit. Apparemment, je n'ai pas posé de problème car on m'a proposé de revenir quand je voulais ! ». Mais commençons par le début. Comme Trans-West leur demande toujours leurs préférences en termes de trajet, pour ce voyage avec Paulo, Emilie et Florent ont choisi ce qu'ils préfèrent, la Californie, et se sont bagarrés pour pouvoir rentrer par la Route 66. Cet itinéraire représente certes 400 km de plus, mais ne prend pas plus de temps, car on évite les régions montagneuses et les risques qui vont avec. Pas facile à mettre en place au niveau des dates pour coïncider avec celles de Paulo, mais tout a fini par se mettre en place. Le 30 juillet, Paulo est attendu de pied ferme par le couple : la couchette du bas est préparée pour lui et le frigo rempli pour la semaine. Une fois l'ensemble lavé, il ne reste plus qu'à accrocher la semi frigorique, déjà chargée de lingots d'aluminium en completà passer sur la balance(1) et à effectuer les vérifications habituelles. Le temps de passer au bureau de Trans-West remplir les dernières formalités pour le passage aux douanes, et à 18 h, c'est parti pour l'aventure, avec Emilie au volant. Florent est à la fois ravi et fier de faire découvrir à son ancien prof sa vie au Canada. A trois dans la cabine, cette semaine promet d'être un peu différente de la routine. Une autre ancienne élève de Paulo, Claire, est en train de charger quelque part aux USA avec son Pet. Elle appelle pour arranger un point de retrouvailles avec son prof durant la semaine. C'était l'une des 2 premières filles en section CAP routier à Andrésy, en 1982 ! Elle roule depuis quatre ans au Québec pour DFS (basé à Joliette). Un visa US en 30 minutes A Dorchester en Ontario, Emilie passe la main à Florent à 3 h du mat' après 700 bornes. C'est aussi le moment de faire le plein. L'essentiel de la circulation est constitué de trains doubles et autres mastodontes en tous genres. A 4 h, les portes des USA s'ouvrent sur l'A80 à Port Huron, dans le Michigan. Il faut faire faire un visa à Paulo. Des formalités sans encombre qui ne demandent qu'une demi-heure. Les routes du Michigan sont parfois pleines de trou, de quoi réveiller les morts... Au célèbre plus grand Truck stop du monde, l'Iowa 80, un magasin géant occupe deux étages. À perte de vue, des feux, des stickers, des rayons entiers de pots d'échappement à réaliser soi-même, des volants de toutes tailles et couleurs. Pour imaginer l'immensité du lieu, il suffit de savoir qu'un semi-remorque et 2 tracteurs sont exposés dans le magasin. C'est « le » supermarché du camion, le Saint Graal pour tous les passionnés de trucks ! 15 h, il fait 33° et le temps est lourd. Emilie reprend le volant, toute contente d'avoir Paulo à ses côtés, infatigable malgré le peu de sommeil. Un coup de fil de Claire indique qu'elle n'est plus qu'à 1 000 km de là. En tenant compte des différents arrêts de chacune et autres coupures, toutes deux se mettent d'accord sur une station où se retrouver à mi-chemin. 20 h. Les 30 minutes de coupure règlementaire se font sur une aire de repos du Nebraska. L'occasion de pique-niquer pour tenir jusqu'à l'arrivée à minuit à la station Elk Creek au Nebraska. Timing parfait : Claire est sur place depuis 3 minutes avec son Peterbilt. Paulo n'en revient pas de cette coordination sans faille. Les retrouvailles avec son ancienne élève sont touchantes et chaleureuses... Nostalgie des années d'Andrésy L'évocation nostalgique des souvenirs de l'école d'Andrésy (dont le voyage d'étude d'une semaine en « tour de France » en hiver 92) font regretter à Emilie de ne pas avoir connu cette époque. Claire repart chez elle à Montréal et le trio dans l'autre sens, via Evanston dans le Wyoming, où une douche et un changement de chauffeur s'impose. Pas possible pour Paulo de donner la main au volant : le permis français n'est pas reconnu là-bas. Paulo découvre que sur les douches, la France a des leçons à prendre : aux USA, elles sont grandes, nettoyées après chaque passage ; des serviettes propres et des tapis de bain sont à la disposition des clients. Le temps passe vite pour Emilie, qui prend à son tour le volant et écoute avec plaisir les histoires que lui raconte Paulo. Depuis l'aire de repos préférée de Florent et sa compagne, dans l'Utah, le point de vue est à couper le souffle, avec des montagnes qui rougeoient à l'horizon. Des parties de black jack à Las Vegas Las Vegas leur tend les bras. En cinq ans de route outre-Atlantique, le couple ne s'y est encore jamais arrêté ! Même si Paulo lui y est déjà venu trois fois, hors de question de passer à côté de ce lieu mythique... Un parking payant et sécurisé à 20 min à pied du Strip, la fameuse avenue de la Ville aux casinos, permet d'avoir l'esprit tranquille pour partir à sa découverte en pleine nuit, par 40° !Après un son et lumière au Bellagio, et quatre parties de black Jack, Paulo repart ni plus pauvre ni plus riche qu'il ne l'était en arrivant, mais ravi d'avoir eu l'occasion de jouer. Après la ville aux mille lumières quittée en pleine nuit, il reste cinq heures de route jusqu'au déchargement des lingots d'alu en banlieue de Los Angeles. Limitée à 90 km/h, la Californie fait paraître le temps long. Ailleurs, le Pet peut rouler à pleine vitesse la plupart du temps (il est bridé à 105 km/h). L'avance de cinq heures au rendez-vous chez le client permet aux trois compagnons de dormir enfin à l'arrêt, moteur coupé... Toujours bon à prendre ! Pour le rechargement en viande congelée, il faut patienter... douze heures ! Les joies du transport. Cette attente en banlieue de Los Angeles a au moins l'avantage de les faire repartir frais et dispos pour attaquer la remontée vers le Canada. Par contre, adieu les arrêts de découverte prévus sur le trajet de retour, comme le mythique Bagdad café sur la Route 66. Tourisme en Arizona Le trio a quand même la chance de découvrir le Meteor Crater, un incroyable cratère de météorite qui s'est formé il y a environ 50 000 ans à Winslow en Arizona : 1 400 m de diamètre, 190 m de profondeur ! Tout comme Las Vegas, jamais Florent et Emilie n'avaient pris le temps de s'y arrêter... Merci Paulo ! Cette fois, pas de passage par le Texas, où le couple croise parfois des routiers qui se promènent avec un flingue à la ceinture ! Impressionnant et effrayant... Santa Rosa au Nouveau Mexique est aussi un régal pour les yeux. Des centaines de miles plus loin, l'incontournable truck stop de Joplin s'impose. Ce centre routier géant est la réplique quasi identique de l'Iowa 80. Sur ce tour, c'est la dernière fois qu'Emilie reprend le volant, ça sent la fin... A partir de Marion dans l'Indiana, Florent reprend le cerceau pour finir de boucler la boucle. Comme à chaque retour, les derniers kilomètres sont teintés d'excitation, et malgré la fatigue, Emilie ne dort plus. Le plaisir du devoir accompli, mais aussi de retrouver son chez-soi... l (1)Aux USA, le PTRA est limité à 37,5 t (17,5 t à vide + 20 t de charge), alors qu'au Canada, ça monte à 60 t. Sur la bascule, pour que le poids de la neige ne soit pas intégré au poids total en cas de contrôle aux USA, un système de lame balaie le toit. Mais le dessous, il faut le dégeler à coups de pelle ! Une expérience de vie très fructueuse Ça fait cinq ans que Florent et Emilie roulent leur bosse entre le Canada et les USA, à partir de Montréal. Pour eux, pas question de rentrer : ils y ont trouvé un équilibre qui leur convient. Ils ont choisi de rester salariés, ont leur propre maison et ne se lassent pas de la formule double équipage. «Florent était un voisin de mes parents, en Normandie. Il était marié et roulait à son compte avec trois camions, se souvient Emilie. Quand je suis arrivée dans sa vie, moi qui n'y connaissais rien aux camions, j'ai passé mes permis pour le dépanner, en plus de mon travail dans les assurances ». Dès son permis EC en poche, en 2011, Emilie a commencé par de la benne céréalière. « Je me suis fait avoir sur ce coup-là ! C'est vraiment dur comme spécialité... Florent a bien voulu échanger avec moi et suis passée en citerne alimentaire chez Antoine, qui nous affrétait ». Avec la jeune femme à ses côtés, Florent a terminé avec cinq camions sa carrière de patron : trois en benne céréalière, un en citerne alimentaire et un en benne TP. « En rognant sur tous les postes, on est bien passés à travers la crise, sans un seul découvert à la banque ! En 2013, on a fait notre meilleure progression en chiffre d'affaires, mais on savait qu'on était à notre maximum, et que les charges et impôts allaient nous tomber dessus ». C'est alors que Florent voit dans le mag Les Routiers une pub pour Trans-West. Le contact pris au téléphone les encourage à partir 10 jours en repérage, avec un rendez-vous avec le recruteur de l'époque. « On remplissait tous les critères. Restait le test d'anglais, une obligation légale même au Canada francophone... On a fait un dossier et on s'est inscrits en cours d'anglais. Ça nous sert au moins pour le passage en douane ! ». Permis à repasser Avant qu'on les laisse partir seuls, Emilie et Florent ont dû repasser leurs permis lourds en boîte à crabots, pour le cas où ils tomberaient un jour sur ce type de boîte avec par exemple un camion de dépannage. Deux semaines leur ont suffi, avec un ensemble prêté par le patron pour aller s'entraîner autour de Montréal, accompagnés d'un formateur. « Là-bas, tu passes ton permis, avec ton ensemble de travail, et l'inspecteur s'embarque avec toi ! ». Ensuite, ils ont fait chacun deux ou trois voyages de test (la nuit de préférence) avec un gars de la boîte. Et là-bas, un voyage, c'est minimum 10 000 bornes ! Le minimum mensuel imposé par Trans-West en termes de parcours, c'est deux tours par mois, soit environ deux fois six jours. Mais étant donné que Florent et Emilie n'ont pas d'enfants à la maison, ils peuvent se permettre de faire trois tours et demi, voire quatre tours, en se limitant à 36 heures dans leur chalet entre chaque tour. Le Pet ne s'arrête jamais, car à la différence de l'Europe, au Canada, on a le droit de dormir quand le coéquipier roule. Un tour, c'est par exemple Montreal-Californie-Montreal. Il peuvent aussi enquiller deux tours en faisant Montreal-Los Angeles-Toronto-Los Angeles, en 12 jours avec une coupure obligatoire de 24 heures au milieu. 3 400 € net chacun Ça permet de mettre de l'argent de côté : avec trois tours et demi, Florent et Emilie se font environ chacun dans les 5 000 $ net, soit 3 400 €. Au Canada, les routiers sont payés au mile (le mileage étant divisé en deux parts égales pour les doubles équipages). Trans West paie 1 450 $ net par tour, à 50$ près selon le mileage. Le prix du mileage dépend de l'expérience, de la saison et de la destination... Pour rappel, 1 mile = 1,6 km. Fini le logbook... Un boitier de la taille d'une tablette les géolocalise en temps réel, braque une webcam sur eux et indique les temps de conduite et d'arrêt, ainsi que les données techniques (nombre de coups de freins, d'accélération, consommation, etc.). « Même le contrôle du véhicule qui doit se faire tous les six heures est enregistré ! Ça se présente comme une check-list. Les conducteurs mal notés récoltent une note de service ». Ce n'est bien sûr pas le cas de nos amis français, très appréciés pour leur sérieux. La répartition des taches est bien rôdée : Florent s'occupe de ce qui a trait au camion (chargement, plein, entretien, contrôles, manœuvres, conduite de nuit). Elle gère toute la partie administrative, l'organisation de la cabine, de la vie dans ce petit espace, et la conduite de jour. Le chalet de leurs rêves Arrivés en 2014, Florent et Emilie habitent à une heure et quart de Montréal, dans les Laurentides. « On a commencé par un mobile home qui ne nous coûtait que 350 $ par mois pour la location, le réseau internet, le gaz et l'électricité ». En mettant un salaire sur deux de côté chaque mois (Chacun tourne à 3 500 $ chacun), le couple a eu assez un an et demi plus tard la maison de ses rêves (le chalet qu'on voit ci-dessous). Même le côté relationnel a tout gagné dans l'histoire : « En France, on ne se voyait que le samedi, consacré à la paperasse, et le dimanche, consacré à la mécanique. Là, on roule ensemble, c'est génial », s'enthousiasme Emilie. Texte : Marie Fréor · Photos : X D.R.