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N°970 - Novembre 2018 Reportage Sébastien Gauthier, petit patron Il a pu rebondir Personne n'est égal devant l'épreuve. Alors que Pierre Audet (voir LR n°965) commence tout juste à reprendre la route à plein temps sous surveillance médicale, Sébastien Gauthier n'a pas pu stopper son activité d'indépendant après qu'une voiture s'est déportée vers lui il y a plus d'un an, avec quatre morts à la clé. Cet impératif l'a peut-être sauvé... D'autant qu'il tient à être reconnu comme victime. Récit. «Pour une raison inconnue, la voiture conduite par un jeune homme s'est déportée sur la gauche et a percuté de plein fouet un poids lourd arrivant en face ». Il ne passe pas une semaine sans qu'on lise ce type de titre dans la presse... Ce que les journalistes oublient souvent de mentionner, c'est que de pareils drames affectent profondément le pauvre chauffeur routier, qui va traîner ça derrière lui le reste de sa vie ! Alors que Pierre Audet (45 ans), que nous avions rencontré en mai dernier, se sort tout juste du profond traumatisme d'avoir été impliqué dans un accident doublement meurtrier, Sébastien Gauthier (46 ans) n'a pas le même parcours, bien que dans son histoire à lui, quatre personnes soient mortes. C'était le 22 mai 2017, il y a donc un an et demi. Deux mois plus tôt, il s'était installé à son compte. « Ce soir-là, je rentrais tranquillement au dépôt, à Villeneuve-les-Maguelone (dans l'Hérault) après ma dernière livraison à Sète. J'avais un Scania tout neuf. A la sortie d'une chicane sur une nationale à deux voies près de Frontignan, un monospace qui circulait dans l'autre sens a soudain dévié de sa trajectoire et est venu vers moi, à 90 km/h. C'était comme si j'avais face à moi une voiture sans pilote ! ». Premier réflexe, Sébastien lève le pied de l'accélérateur, écrase de tout son poids la pédale de frein en enchaînant appels de phare et coups de klaxon, sans réaction en face. Il serre son camion au maximum sur la droite pour tenter d'éviter la voiture. « Peine perdue : le monospace est venu s'écraser sur moi, trois-quarts face de mon côté ». Le bilan est terrible : quatre morts (dont un bébé) et deux blessés graves (dont un petit garçon de trois ans et demi), tous chinois. « On comptait sur le témoignage de l'adulte rescapé pour comprendre ce qui s'était passé pour que la voiture se déporte ainsi. Mais le beau-frère avait un trauma crânien et ne savait même plus comment il s'appelait. La version la plus plausible est que le bébé pleurait et que le conducteur et lui-même se sont retournés en même temps ». Personne n'a pris l'initiative de lui donner des nouvelles des deux rescapés, à son grand désarroi. « J'ai juste appris par un pompier que l'enfant souffrait d'un trauma facial. Sa grand-mère est venue de Chine pour s'occuper de lui en France jusqu'à ce qu'il puisse quitter le pays à sa majorité ». Coupable d'office Sébastien s'en est tiré avec de multiples contusions et une entorse au poignet, mais son ensemble tracteur et remorque a été détruit. Bien que sa totale absence de responsabilité soit tout de suite apparue au grand jour grâce aux témoins (dont la conductrice qui arrivait derrière et a aussi subi un choc), et que la police ait quasiment dû le consoler, Sébastien a été victime d'une véritable curée sur les réseaux sociaux. « Pour l'opinion publique, j'étais coupable d'office ». Une preuve de plus que dans l'imaginaire populaire, les poids lourds n'ont pas bonne presse. « Personne ne cherche à comprendre les circonstances. Vous auriez dû voir les gens se défouler sur les forums ouverts par la presse de la région ! J'étais jeté en pâture, et les journaux ne contrôlaient rien », constate le patron-chauffeur, qui évitait de lire ce qui circulait, mais dont le fils le tenait au courant. « Pour certains, j'étais un assassin, pas gêné de reprendre le boulot sans scrupules ! ». Les articles rédigés par des journalistes au lendemain de l'accident sont certes plus objectifs, mais avec bien sûr une tendance à surfer sur l'émotionnel... « Une famille décimée, la sécurité routière remise en cause par tous ces camions sur les routes, etc. C'était du gâteau pour les journaux ! Ils écrivaient certes ??Il semblerait que le conducteur n'est pas en cause'', mais en passant, sans mettre ça en avant, car ce n'était pas vendeur ». Un an et demi plus tard, il reste meurtri par des accusations faciles et injustes, et aimerait qu'on reconnaisse aussi son statut de victime. « Le policier responsable de l'enquête qui s'est occupé de moi après la collision m'a dit : ??Vous n'y êtes pour rien, vous avez tout fait pour l'éviter''. Après, tu te répètes ça en boucle et tu finis par te convaincre que tu es une victime, en fait ». Au passage, Sébastien tient à souligner l'humanisme dont ont fait preuve l'ensemble des policiers qui sont intervenus sur l'accident. Un chauffard est un assassin en puissance D'autant que le lendemain, le routier voit un psychiatre indiqué par son docteur. « Il m'a sorti une phrase très forte : ??Dites-vous que vous avez échappé à un homicide ! Un chauffard, c'est un assassin en puissance ! ». Ça l'aide à réfléchir, et surtout à échapper au sentiment de culpabilité qui aurait pu le torturer. « Par contre, je me suis senti envahi par une grande tristesse. Aujourd'hui, j'arrive même à avoir de la compassion pour le conducteur de la voiture ». Cependant, cette affaire ne l'a pas découragé dans sa vocation d'indépendant... « Le métier de chef d'entreprise te laisse peu de temps pour réfléchir. Mais quand tu es au volant, tu te retrouves face à toi-même et tu gamberges. Si tu peux donner le change à tes amis en leur faisant croire que tu vas bien, tu ne peux pas te mentir à toi-même... Il y a un avant et un après. Quand je vois une voiture qui louvoie, tout de suite, l'angoisse remonte ». Il avoue avoir peut-être été sauvé par tous les engagements auxquels il a dû faire face. « Je n'ai pas eu le choix : je me retrouvais sans camion, et j'ai dû reprendre le boulot tout de suite, avec un Scania en location ». Les scellés du tracteur n'ont été levés qu'en novembre 2017 (six mois après la collision), et l'assurance n'a reconnu qu'il était définitivement épave qu'en janvier 2018. « J'attendais ça pour en commander un neuf, que j'aurais dû avoir en septembre dernier. Mais avec mon cul habituel, entretemps Scania a stoppé la fabrication des V8 ! ». Un V8 ou rien Pour lui, c'est un V8 ou rien, comme celui qu'il avait avant l'accident. Or la marque au griffon ne relance la production qu'en juin 2017, et Sébastien ira chercher le sien en concession le 16 novembre 2018 (la marque est en rouge dans son agenda !). En attendant, il est toujours en location, aux frais du constructeur puisqu'il n'est pour rien dans sa stratégie commerciale. Ça lui suffit d'avoir eu à assumer en parallèle la location de l'ensemble relais et les loyers du tracteur accidenté jusqu'à ce que l'assurance se substitue enfin à lui ! Pendant onze mois, Sébastien a eu la tête sous l'eau, mais il a survécu, et aujourd'hui il commence enfin à respirer. Ce qui ne tue pas rend plus fort, c'est bien connu ! « J'ai été à deux doigts de me retrouver en cessation de paiement. Mais l'activité de Gauthier Sébastien Transports est plutôt bonne depuis l'accident, car les clients avec lesquels j'avais créé des liens pendant deux mois ont eu la délicatesse de me garder leur confiance, et même d'éprouver de la compassion à mon égard ». Par contre, ce que rapporte un véhicule ne peut en aucun cas couvrir les charges de deux ensembles... Si Sébastien s'en est sorti, c'est essentiellement grâce à l'aide de sa famille. « Et j'ai fait pression sur l'assurance pour qu'elle accélère les indemnisations après le bouclage de l'enquête, en août 2017. Comme par hasard, il manquait toujours une pièce au dossier ! ». Surtout qu'en plus, il lui a fallu débourser de gros frais d'avocats : un pour le pénal et un en droit civil. Le Consul de Chine s'en mêle Pour le pénal ? Quel rapport avec une collision, aussi mortelle soit-elle ? « Je devais anticiper des attaques éventuelles de la communauté chinoise. L'un de leurs ressortissants s'était fait tuer par un policier à Paris quelques semaines auparavant, et le Consul de Chine a suivi mon enquête de près, d'où la durée interminable des scellés. Les médias là-bas avaient annoncé que quatre Chinois étaient morts par la faute d'un conducteur français, et que l'Etat me protégeait ». Quant à l'avocat en droit civil, c'était pour défendre les intérêts de son entreprise vis-à-vis des assurances. Là encore, la bataille est rude, car son assureur, Axa, doit se faire rembourser par Areas, l'assureur de la partie adverse. « Or Areas a confié le dossier à... Axa, qui du coup défend ses propres intérêts plutôt que les miens ! ». Aujourd'hui, si la prise en charge de la location du camion relais par Scania suite au retard de livraison aboutit comme il l'espère, Sébastien est bien parti pour assainir sa trésorerie. En tout cas, il n'a plus le couteau sous la gorge et ne lâchera rien tant que tous les montants contestés par l'assurance ne seront pas aussi remboursés : carte grise, frais de réassort, loyers après la levée des scellés, honoraires de comptabilité engendrés par les complications, plus tout ce qui a été détruit dans le camion : fringues, EPI, matériel d'arrimage, cartes routières, etc. Un seul regret « Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas avoir été patron plus tôt ! Je suis de ceux qui sont faits pour avancer et non pour être poussés ». Pendant les 15 jours d'arrêt qui ont suivi l'accident, il y a eu un bref moment où il s'est demandé s'il devait vraiment continuer. « Et là, je me suis dit : arrêter, jamais de la vie ! Je ne laisserai pas tomber mon rêve ». Il faut dire qu'il remonte à loin, ce rêve. Petit, Sébastien et ses trois frères et sœurs habitaient devant la traversante de Montpellier. « J'étais irrésistiblement attiré par les camions qui passaient, et mes jouets, c'était des petits camions Majorette ». Gamin qu'on qualifierait aujourd'hui d'hyperactif, il n'aime pas l'école, jusqu'à ce qu'on lui dise que s'il veut avoir ses chances pour être admis au CAP routier, il doit bosser. Un Bac pro transport interrompu « J'y suis arrivé, sauf que je l'ai fait en trois ans au lieu de deux, à cause de problèmes familiaux. J'ai même voulu enchaîner sur deux ans de Bac pro transport, dans l'espoir de me mettre à mon compte un jour. J'aime bien ne pas avoir de comptes à rendre aux autres ! ». Problème : il doit gagner sa vie, et ses petits boulots en dehors des cours ne suffisent pas : carrossier, ferronnier, vendeur sur les marchés... Sébastien ne va donc pas au bout de son Bac. A 20 ans, il trouve une boîte de 6 camions sur Montpellier qui lui fait faire du national et de l'inter. « On tournait à 5 000 km semaine et je faisais tourner la boîte quand le patron partait en congé. Mais il n'a pas tenu ses promesses de me donner davantage de responsabilités. Il a préféré faire confiance à son beau-frère, qui lui a grillé la boîte ». Dégoûté par ce manque de reconnaissance, Sébastien fait un break de dix mois en boulangerie avec son frère. Il reprend ensuite la route chez Corsifit, où il passe près de dix ans, essentiellement en grand national et Benelux. « J'ai loupé de peu un convoi humanitaire sur Kaliningrad, en Russie, dommage, ça aurait mis un peu de piment ». Au début, Corsifit n'a rien de mieux à lui offrir qu'un porteur Scania 93. Un peu juste pour ses 1,94 m, alors qu'il part à la semaine ! Il finit tout de même par se voir attribuer un semi-remorque FH12. Délégué du personnel Ça se corse avec la direction quand Sébastien, devenu délégué du personnel et trésorier au bout de sept ans, commence à vouloir faire appliquer le droit social. « Le patron était un chef d'entreprise à l'ancienne qui pensait que sa loi était LA loi ». N'ayant pas trouvé d'accord sur le respect des règles, une guerre larvée s'installe, qui débouche sur une rupture conventionnelle. A nouveau, le routier prend de la distance avec son métier. D'abord, quatre ans comme chef d'équipe à la boulangerie où travaille toujours son frère, jusqu'à ce qu'elle soit vendue, puis dans le commerce en gros de volaille, comme bras droit du patron et homme à tout faire, y compris l'entretien et la livraison. « C'était une boîte vraiment humaine, où régnait la bonne humeur. J'y serais encore si la route n'était pas revenue me faire de l'œil ». Car entretemps, Sébastien est resté en contact avec ses copains chauffeurs. En 2016, l'un d'eux, Eric Bascunana, sent qu'il est prêt à retourner dans le monde de la route. Pour lui remettre le pied à l'étrier, il lui propose de s'associer avec lui dans la boîte de transport qu'il a montée six ans plus tôt. « J'avais 44 ans, c'était un peu vieux pour passer la capacité. On pensait qu'en se mettant en cogérance, celui qui ne l'avait pas (moi en l'occurrence) l'obtiendrait par équivalence au bout de neuf ans. Mais cette facilité n'existait plus ». L'attestation à 44 ans Bien obligé de passer l'attestation de capacité, puisqu'il a mordu à l'hameçon, Sébastien se fait financer par le Fongecif une formation accélérée de cinq semaines. « Quand on veut quelque chose, il faut se donner les moyens d'y arriver ! A condition d'écouter, j'ai une bonne facilité d'intégration. J'étais de loin le plus vieux, et je me suis fait gentiment chambrer par les autres candidats ». Il obtient le sésame du premier coup, avec une bonne note en plus : 152,5 points sur 200 ! Pas mal pour quelqu'un qui détestait l'école... Une rupture conventionnelle avec l'entreprise de volailles lui permet d'avoir des aides à la création d'entreprise : une exonération partielle de l'Urssaf pendant un an, et une aide versée par Pôle Emploi. En janvier 2017, Sébastien se commande un Scania R580. « Je voulais me faire plaisir, j'y croyais à fond ! Pour convaincre mon banquier, j'ai opté pour une location avec option d'achat ». Il démarre alors en régional, et ne fait que de la sous-traitance Nord-Sud, en s'appuyant beaucoup sur B2PWeb, « même si à force on se crée des contacts directs avec des transporteurs ». La suite de l'histoire, on la connaît... La bonne nouvelle, c'est qu'aujourd'hui, Sébastien n'a rien perdu de son envie d'avancer. Avec le sourire en plus ! Marie FRÉOR Le Scania R580 à moteur V8 fraîchement livré à Sébastien, deux mois avant l'accident ! Après la collision meurtrière. Il faudra neuf mois pour que son tracteur soit reconnu épave, alors que Sébastien était bloqué tant que ce n'était pas réglé. « Quand des camions sont impliqués dans des accidents, on parle rarement du bonhomme derrière le volant », constate amèrement Sébastien. Livré en pâture sur les réseaux sociaux, Sébastien a inversé le processus en se considérant comme victime puisque la voiture a quitté sa voie pour venir le percuter... A ses débuts en tant que patron-chauffeur, avec son frère boulanger, avec qui il partage beaucoup de choses. Jean-Luc l'a soutenu financièrement pendant sa traversée du désert après l'accident. Avec son fils Quentin et sa fille Déborah au stade de Montpellier. Ce sont les engagements auxquels Sébastien a dû faire face en tant qu'indépendant qui l'ont sauvé de potentiels traumatismes psychologiques. Ainsi, plutôt que de sombrer, il a pu très vite relever la tête. Mention spéciale Sébastien remercie particulièrement son ami de jeunesse Claude Bastide, un transporteur qui l'a toujours soutenu (y compris matériellement), écouté et surtout qui a cru en lui.