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N°974 - Mars 2019 Reportage Aux Transports Courcelle Rouleur de moiss-batt' Transporter du matériel agricole, et particulièrement des moissonneuses-batteuses, n'est pas chose aisée. Nous avons suivi Alexandre et Laurent, des Transports Courcelle, champions de la discipline, qui roulent toute la semaine en hors catégorie, l'un au volant d'un Daf, l'autre en voiture pilote. A 8h30, Alexandre et Laurent arrivent dans une ferme de la Mayenne, au bout d'une toute petite route qui traverse un bois où, entre les arbres, le camion passe tout juste. Ici, ils doivent charger une moissonneuse-batteuse, une New Holland TX36 qui a plus d'une vingtaine d'années de bons et loyaux services et dont le propriétaire, un éleveur de vaches laitières, a décidé de se débarrasser pour une plus récente. Le marché de la moiss-batt' neuve ou d'occasion est florissant comme les blés, ce qui génère pas mal de transports, pour le plus grand bonheur des spécialistes du domaine. Ils sont quelques-uns en France à se partager le gâteau. Au point que la concurrence est plutôt rude. Sur ce marché, les transports Courcelle, qui emploient Alexandre et Laurent, est l'un des gros faiseurs. « Beaucoup de petites boîtes se lancent, mais beaucoup disparaissent rapidement, car c'est un métier qui ne s'improvise pas. Il y a de la manutention, il faut une bonne connaissance des machines agricoles, mais ça nécessite aussi une bonne maîtrise de toutes les contraintes du transport exceptionnel », explique Charlotte Declœdt, la dynamique directrice de l'agence de Bréhan, dans le Morbihan (le groupe est basé à Toulouse - voir encadré p.59). Un vrai métier, quoi ! De la Mayenne jusqu'en Syrie La moissonneuse-batteuse chargée ce matin, dont la peinture jaune défraichie trahit l'âge avancé, partira en Syrie ! Car même si la guerre y fait rage, il faut bien y récolter le blé qui continue à pousser... Alexandre et Laurent ne sont pas condamnés à passer entre les bombes et les fous d'Allah, mais seulement chargés de l'amener sur le port d'Anvers, d'où elle rejoindra à bord d'un cargo le port de Lattaquié, un fief du régime d'Assad relativement épargné par le conflit. « C'est la 4e que j'emmène à Anvers pour cette destination depuis le début de l'année, explique Alex. Il y a un gars en France qui achète les vieilles machines ici pour les exporter là-bas ». On pourrait imaginer l'hiver comme un moment creux pour les transports de matériel agricole, mais il n'en est rien : « C'est l'époque où les agriculteurs revendent et achètent les machines. Cela génère beaucoup de transports. C'est aussi l'époque des différents salons agricoles... ». Ce matin, nos deux hommes doivent commencer par préparer la remorque, une Faymonville extra-surbaissée à col de cygne déboîtable, extensible, avec deux essieux. Il faut la mettre à la bonne longueur en fonction du gabarit, démonter le plateau si nécessaire, préparer les cales, les chaînes d'amarrage, les sangles, puis décrocher le tracteur pour pouvoir placer la machine agricole. Aujourd'hui, l'agriculteur est là pour placer la moissonneuse-batteuse sur la Faymonville, sous la direction d'Alexandre qui dirige la manœuvre et vérifie centimètre après centimètre qu'elle est parfaitement centrée. « C'est une question d'équilibre pour la conduite, mais aussi pour que les pneus arrière ne viennent pas s'abimer sur les passages de roues de la remorque ». De la haute précision ! « Là ça va, mais quand on est seul, ce n'est pas évident. On met des tapis en caoutchouc pour se guider, et il faut ensuite descendre et remonter sans arrêt de la moissonneuse pour vérifier où l'on va ». Du sport, je vous le dis ! Il faut ensuite caler la machine sur ses essieux à l'aide de cales en bois, et l'arrimer avec des chaînes. Alexandre peut alors raccrocher le Daf et remonter la remorque. Equipée de ses roues avant, la moissonneuse fait autour des 3,70 m de large, alors que la limite autorisée en Belgique pour les convois de première catégorie est de 3,50 m. Au-delà, il faut une voiture pilote. En les enlevant, les deux hommes gagnent de précieux centimètres qui les font passer à 3,35 m. Le problème est réglé pour le territoire belge. La France exige une voiture-pilote Mais tant qu'on roule en France, entre 3 et 4 m, on reste en 2e catégorie, ce qui nécessite une voiture pilote. D'où la présence de Laurent comme pilote. Arrivé à la frontière belge, il pourra quitter Alex et rejoindre une autre mission. C'est un peu comme pour la fiscalité, l'harmonisation des réglementations de transport au sein de l'Union européenne n'est visiblement pas pour demain ! Ça vaut quand même la peine d'enlever les roues, le convoi est moins large, donc plus facile à piloter... Retirer les boulons de la première roue avec la clé à choc ne pose pas de problème. Pour la seconde, rien à faire, cela doit faire un sacré bail qu'elle n'a pas été démontée ! L'agriculteur va chercher un long tube, mais Alexandre sort sa botte secrète : un démultiplicateur. Simple comme bonjour. Pas besoin de forcer, enfin presque, pour retirer les boulons rétifs, sous le regard impressionné de l'éleveur et de son épouse qui filme toutes les opérations avec son téléphone portable, à la demande de l'acheteur. Un toit qui s'envole Roues enlevées, l'avant de la moissonneuse est arrimé avec des chaines fixées sur des platines, elles-mêmes fixées sur les goujons de roue. Normalement, cela devrait tenir ! Ensuite il ne faut pas oublier de faire attention à tout ce qui pourrait accrocher et même s'envoler. « Il faut tout sangler, et prendre encore plus de précautions avec certaines marques de machines, explique Alexandre. Ça m'est arrivé de perdre un toit de cabine ! ». Laurent acquiesce. Lui aussi a vécu ce genre de désagrément. C'était sur la 4-voies de Lorient, alors qu'il conduisait encore des camions. Pas facile d'aller récupérer un toit ! « Le plus dur est de ne rien oublier. Il faut tout faire dans l'ordre, méthodiquement, et bien connaître les machines que l'on charge », précise-t-il. Aujourd'hui, c'est Laurent qui fait la voiture-pilote, mais il n'en est pas moins très aguerri en transport exceptionnel : il a transporté des engins agricoles pendant dix ans, de la machine à ramasser les petits pois à la moissonneuse-batteuse. Du PL à la voiture A 52 ans, il a arrêté à cause d'un problème de santé qui l'interdit de forcer. « C'est un super métier que j'ai appris sur le tas. Aller chercher ou livrer dans les fermes, c'est sympa, on est généralement très bien accueilli. Les agriculteurs nous invitent facilement à manger, parfois même à dormir quand c'est tard le soir... Mais aujourd'hui, j'ai moins de stress à ouvrir la voie en voiture-pilote, même si parfois, certains automobilistes prennent des risques bien disproportionnés pour passer devant... ». Et puis, toujours selon Laurent, il n'y a pas de routine : « Il faut parfois faire de nouvelles machines que personne n'a jamais chargées. Je me souviens avoir embarqué un gros engin pour les carottes en Hollande. Il y avait une roue centrale. Il a fallu se creuser la tête pour la charger et la caler sur la remorque. Ça peut prendre des heures ». Et pas question de prendre de risques, car ce sont des machines qui coûtent très cher : « Ce jour-là, je faisais 26 m de long, 4,20 de large et 4,50 de haut. Aux Pays-Bas, la plupart de ponts sont à 4,20 m. Dans ce cas, il y a intérêt à avoir une bonne voiture pilote qui t'ouvre la voie et qui choisisse le bon itinéraire ! ». Aujourd'hui, pour terminer le chargement, reste à placer les roues sur la poutre de la remorque et la coupe de récolte au-dessus du col de cygne. Ce matin, il aura fallu 2 heures et demi pour charger. « Ce n'est pas si mal, évalue Alex. Il faut généralement 2 heures sans enlever les roues et cela peut aller jusqu'à 4 heures quand on est seul ». Il ne reste plus qu'à aller boire le café et un verre de jus de cerise, qui a l'apparence d'un alcool mais est un pur jus de fruit ! L'agriculteur est satisfait du professionnalisme des deux compères. 24 t tractés en 510-chevaux La moissonneuse pèse environ 15 t avec la coupe, et l'ensemble tracteur plus remorque environ 24 t. « Les 510 ch du Daf sont largement suffisants pour notre travail », estime Alex, qui évalue sa consommation à environ 38 l au cent. Après avoir salué l'agriculteur, Alex et Laurent consultent la carte des itinéraires et le fascicule sur les conditions de traversée des agglomérations. « Limités à 70 km/h, il nous faut 14 heures de route pour rejoindre Anvers, en faisant attention aux horaires de traversée des villes en 2e catégorie. Rouen par exemple est interdit de 16 h à 19 h. Certains départements comme le Calvados ou la Loire-Atlantique sont interdits de nuit ». Un vrai micmac ! « Nous faisons nos itinéraires nous-même. Avec l'habitude, on sait où passer. Mais au début ce n'est pas évident ! ». Au final, le voyage ne se passera pas vraiment comme prévu, à cause de la neige. Le convoi restera bloqué jusqu'au lendemain 10 h à l'entrée de Rouen. Une demi-journée de retard qui se répercutera sur la semaine et obligera le transporteur à reporter un tour à la semaine suivante. Alex rentrera le samedi midi après avoir chargé sur son chemin de retour une cuve agricole, puis une ensileuse le vendredi soir sur une foire exposition à Deauville. Il fait ainsi entre 2 000 et 4 000 km par semaine, toujours avec une maquette de tracteur agricole sur le tableau de bord. Une passion pour lui. Alexandre (au volant du Daf) et Laurent (qui ouvre la voie avec sa voiture pilote) sont des as du transport d'engins agricoles. Le chargement ici est une moissonneuse-batteuse. Conducteur et collectionneur passionné Alex, le conducteur du Daf que nous avons accompagné, s'intéresse avant tout au secteur agricole. Chez Courcelle, il est bien tombé ! Alex a passé son permis PL grâce à la Région Bretagne, après avoir travaillé dans une boîte de travaux publics. Il a ensuite roulé pendant quatre ans et demi en transport d'aliments pour bétail, avant de se faire connaître aux transports Courcelle. « Je suis passionné de matériel agricole, alors je me suis présenté chez eux. Leurs convois m'intriguaient ». Après quelques jours de formation, sa connaissance des machines agricoles lui a permis de débuter directement avec une extra surbaissée. Passionné est un mot un peu faible, car Alex a des parents agriculteurs qu'il aide le week-end après sa semaine de route. Il possède plus de 200 maquettes de matériel agricole, mais avec son père, il collectionne également les anciens tracteurs grandeur nature. Il vient d'ailleurs de faire venir des Etats-Unis un John Deere série B de 1939 ! Le 5e de la collection... Et quand il n'a plus rien à faire, il les retape, ou part faire des courses de moissonneuses-batteuses (eh oui ça existe !) dans son département, les Côtes d'Armor. Autant dire que la mécanique agricole n'a plus de secret pour lui ! Le chargement d'une moins-batt' n'est pas chose aisée. Il faut entre 2 et 4 heures... Sans compter que parfois les roues doivent être enlevées pour réduire la largeur du convoi. L'agence de Courcelle à Bréhan a la fibre agricole Avec ses 15 agences, le groupe Courcelle, basé à Toulouse, est l'un des spécialistes français du transport exceptionnel et de la manutention. Son agence de Bréhan, spécialisée dans le matériel agricole, fait rouler 20 conducteurs. Courcelle, groupe toulousain spécialisé dans le convoi exceptionnel et la manutention, possède une quinzaine d'agences en France et emploie plus de 500 salariés, dont 350 conducteurs routiers. Celle de Bréhan, dans le Morbihan, fait quasi exclusivement du transport d'engins agricoles. Un métier qui nécessite de bonnes compétences... « Les conducteurs qui veulent travailler chez nous doivent avoir la fibre agricole, précise la directrice de l'agence, Charlotte Declœdt. Ils doivent aimer ça, s'y intéresser, savoir comment fonctionnent les machines agricoles. Souvent d'ailleurs, ils en savent plus que les agriculteurs eux-mêmes. Chaque nouveau qui arrive roule une semaine avec un chauffeur référent, car il est impossible de partir sans formation préalable ». Une vraie équipe Malgré cela, la directrice d'agence affirme ne pas avoir de difficulté pour recruter. « On travaille en équipe. Il y a une bonne ambiance. A l'exploitation, on travaille en bonne intelligence et en complémentarité avec les chauffeurs. On apprend les uns des autres. On est une vraie équipe. Beaucoup de nos chauffeurs viennent du milieu agricole ». Pourtant, le boulot n'est pas forcément facile. Il faut des compétences de mécanique, être débrouillard, mais aussi accepter de faire de grandes amplitudes. « On travaille en dehors des heures des entreprises. On peut charger un engin à 7 h du matin ou à 20 h le soir ! ». Bref, il faut être passionné. Le milieu agricole reste amical, et comme ici, nos deux compères sont souvent invités à boire le café, et même à manger quand c'est l'heure du repas. Les roues sont chargées sur la poutre à l'avant de la remorque. Le chargement est plutôt encombrant, 3,30 m de large, et cela prend de la place sur les petites routes de campagne. Alexandre vérifie son itinéraire en 2e catégorie avant de partir et prend connaissance des horaires autorisés pour traverser les villes. Les transports Courcelle transportent tous types d'engins agricoles chargés sur une remorque, en toute saison et par tous les temps. Texte & photos : Jean-Michel Leligny