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N°990 - Septembre 2020 Texte : Marie Fréor · Photos : Vaerman et X D.R. Reportage Avec Armand Petiteau, 30 ans Un jeune patron chauffeur qui en veut Pour Armand Petiteau, l'année 2018 marquait l'aboutissement d'un rêve : dès le 2 janvier, il déposait le statut de sa SARL : les Transports Petiteau voyaient le jour près d'Angers (49). Aujourd'hui, malgré la mauvaise passe du Covid, il n'a aucun regret, et a tenu bon la barre. On l'a suivi avant la crise, et on a préféré attendre la reprise pour prendre du recul et recueillir ses impressions. Il a retrouvé son niveau d'activité d'avant-crise. «En fait, si j'ai toujours voulu monter mon entreprise, c'est pour avoir un camion avec mon nom dessus ! ». Quand « Transports Petiteau » s'est étalé sur sa première semi bâchée, Armand n'était pas un perdreau de l'année : ça faisait huit ans qu'il avait trouvé son premier et seul patron dans le transport, Jolival, à La Pommeraye (49), après avoir obtenu le permis grâce à un Titre Pro financé par Pôle Emploi. Depuis le début, il avait un plan précis : travailler quelques années afin d'accumuler de l'expérience, pour ne pas se lancer la tête la première dans sa propre entreprise. Ce rêve l'habitait déjà tout petit, lorsqu'il montait en camion avec son père, conducteur routier lui aussi. « Il m'a toujours soutenu, même si lui n'a jamais particulièrement ressenti l'envie de se mettre à son compte. Il roule toujours, d'ailleurs, mais dans les travaux publics, pour pouvoir rentrer tous les soirs ». En s'installant en janvier 2018, Armand a d'abord travaillé un an tout seul en achetant un Volvo FH?500 (c'était ça ou un Scania), destiné à tracter les semis de chez Jolival en marchandises de toutes sortes, y compris du frais, sur toute la France. Cette année en solo a vite filé : « Quand mon meilleur pote, Julien Valisi, que je connais depuis nos 15 ans, a exprimé le désir de travailler pour moi, il a récupéré mon premier tracteur et j'ai racheté un ensemble complet pour moi : un tracteur neuf Volvo FH 500, et une Taut à hayon Schmitz-Cargobull d'occasion ». Aujourd'hui, c'est Julien qui tractionne à 100% pour Jolival dans toute la France (qui a 135 véhicules moteurs en propre), pendant qu'Armand fonctionne avec un départ régulier pour un seul et même client, les Transports Raud, spécialisés en portes et fenêtres. D'où la nécessité d'un hayon, d'un porte-palette, d'un diable, d'un porte-panneau pour le vrac... Le début de chaque semaine est assuré Le fait d'avoir sa ligne avec Raud lui facilite l'organisation puisque cet affréteur lui garantit au moins une première mission en début de semaine. Et au fil du temps, il se fait connaître en Rhône-Alpes et trouve de plus en plus facilement du fret pour le retour. Quand on a suivi Armand, c'était la semaine précédant le confinement. Le contexte de la crise sanitaire était déjà présent (aux informations, dans les conversations entre routiers, ou sur les plates-formes logistiques), mais il n'y avait pas d'affolement dans l'air. On parlait alors d'une fermeture probable de l'Italie pour les conducteurs étrangers. Un pays où Armand a souvent affaire pour charger... Comme le restant de la France, les conducteurs étaient loin d'imaginer que leur quotidien serait impacté par la crise. Personne ne portait un masque, tout le monde se serrait la main... Un autre monde ! La crise sanitaire se précipitant, on a préféré attendre quelques mois pour évaluer avec Armand l'impact sur son activité. Les produits de menuiserie n'étant pas classés prioritaires, il a dû lever le pied pendant cinq semaines (et deux mois pour son deuxième camion), ce qui ne l'a pas empêché de travailler en attendant dans les vignes alentour, soit en conduisant un tracteur agricole, soit à la mise en bouteille. Deux semaines ont servi à faire l'entretien basique des deux tracteurs, à équiper le Volvo de Julien d'un pare-buffle, à repeindre des pièces, à entretenir et régler les hayons... « Avec Julien, on a l'habitude d'entretenir ensemble les camions : à 15 ans, il bricolait déjà ma mob 103 RCX ». Armand en a aussi profité pour mettre au clair l'administratif : « Même une petite boîte comme la mienne doit se plier à un nombre invraisemblable de paperasses à remplir. Sans parler du traitement des factures et des relances clients... ». Au-delà des cinq semaines, il a fallu se débrouiller pour compenser la baisse d'activité sur le secteur du BTP. Avec la menuiserie, ce n'est vraiment reparti à plein que début juin. En attendant, Armand a eu recours aux bourses de fret même pour les trajets aller, alors qu'il n'en a généralement besoin que pour le retour. « Quand j'ai repris, fin avril, les offres à prix bradés n'étaient plus majoritaires... Ce n'est pas dans mon intérêt de rouler pour rouler. Autant rester à la maison. Ce que je n'ai heureusement pas eu à faire ». Juste le dimanche pour décrocher Mais revenons à notre voyage du lundi 9 mars avec Armand (il y a déjà six mois !). Le soleil se lève tout juste sur les vignobles au sud d'Angers quand il décolle de chez lui, à Chanzeaux (près de Chemillé). Levé très tôt, il a déjà bossé sur ses paperasses. Le week-end a été court : le samedi, chez Petiteau, on entretient les deux camions, qui sont toujours impeccables. Comme on est juste avant le Covid, la première étape est, comme chaque semaine, le chargement d'un complet de menuiseries sur la plate-forme logistique des transports Raud à Cholet, à une cinquantaine de kilomètres de chez lui. Destination : la région Rhône-Alpes, en livraisons individuelles. Les clients d'Armand sont des marchands de matériaux (de type Point-P), des professionnels ou même des particuliers ayant entrepris un chantier de construction. Dans ce dernier cas, surtout en montagne, l'accès est souvent difficile, comme on le verra plus loin. Il cogite en roulant L'intérieur du Volvo est aussi soigné que l'extérieur. Première règle : on enlève ses chaussures. Quand il n'a pas l'esprit encombré par l'organisation de ses voyages et les prises de rendez-vous, Armand passe beaucoup de son temps de conduite à imaginer des améliorations pour son Volvo, et l'essentiel de son temps libre est consacré à mettre en œuvre ses idées. Julien, son salarié, donne la main et s'occupe aussi de faire évoluer le Volvo qu'Armand lui a confié. Il met même la main à la poche pour certains équipements auxquels il tient particulièrement, comme une visière. « C'est du donnant-donnant. Il m'aide beaucoup le week-end. Pour son anniversaire, je lui ai offert un volant trois branches et pour sa première année de boîte, un pare-buffle ». Une fois la remorque récupérée sur un parking du village d'à côté et le temps de livrer dans une salle des fêtes la palette qu'elle contenait encore, le gros chargement se fait aux Transports Raud, à Saint-Christophe-du-Bois, près de Cholet, spécialiste en menuiseries. Comme ça prend quelques heures Armand en profite pour faire passer son camion sous le rouleau sur le site du transporteur. « La propreté du matériel, ça contribue beaucoup à la bonne image qu'offre mon entreprise ». Reste à récupérer les papiers de la tournée dans les bureaux de l'entreprise (lettres de voiture, descriptifs des produits par lot, etc.), et le temps de bavarder autour d'un café avec les quelques routiers qui sont encore sur place, le jeune patron met l'attente à profit pour bosser sur sa facturation, confortablement installé sur le siège passager. C'est son espace bureau, en quelque sorte. La preuve : plutôt que d'insérer un four micro-ondes dans l'espace prévu de sa cabine XL, Armand a préféré s'équiper d'une imprimante, indispensable à son quotidien de chef d'entreprise à bord du camion. La RCEA, malgré le danger C'est parti pour la diagonale d'Ouest en Est, la RCEA : bien qu'elle soit à juste titre réputée dangereuse, Armand a des préoccupations économiques et s'est fixé pour règle d'éviter les autoroutes et d'emprunter les itinéraires les plus directs. Les camions roulant en sens inverse sont nombreux à actionner leurs phares pour saluer la décoration de son camion. Les coups de fil en kit mains libres s'enchaînent... Les copains routiers qu'il a connus à l'école, sur la route, à l'occasion des rassemblements de camions et autres expos, viennent aux nouvelles ou ont juste envie de discuter le bout de gras. La route jusqu'en Rhône-Alpes ne se fait pas d'une traite. Le lundi soir, Armand fait parfois halte au restaurant routier d'Arnas pour la nuit, avec une formule « dîner-douche-petit-déj' ». Le dîner est copieusement servi et le vin de qualité moyenne. La clientèle est exclusivement masculine, et les conducteurs présents se connaissent tous, pour la plupart... Mais où sont les femmes routières ? Départ à 5 h, l'heure habituelle pour Armand. Ce qui l'attend, comme chaque semaine, c'est une longue série de points de livraisons champêtres (quinze à vingt en une journée et demi, une fois qu'il a atteint l'Isère). Pour chacun d'eux, il faut trouver l'adresse, s'assurer que quelqu'un sera bien là et prier que la manœuvre de déchargement ne soit pas trop complexe. Vu le nombre d'allers-retours nécessaires en transpalette, l'inclinaison du terrain a son importance dans la durée de la manutention. Ça commence par la banlieue de Chambéry, et ça continue avec une petite vingtaine de points de livraison. On comprend qu'Armand prenne grand soin à optimiser sa route et à organiser ses rendez-vous à l'avance. Il rappele ses clients la veille, et a ainsi l'assurance d'être attendu. « Et je peux vous dire une chose : le pire dans le transport, c'est la gestion des heures de travail, tout en jonglant avec les horaires des clients. Les attentes jouent un rôle crucial dans cette équation ». Des points de livraison isolés en montagne Armand n'a d'autre choix que d'emprunter des petites routes où se croiser ou faire demi-tour est simplement impossible... Il faut croire qu'il y a un saint protecteur pour les camionneurs ! C'est ce qu'on découvre au cours de cette journée, de marchands de matériaux en points de livraison parfois isolés et difficiles à atteindre. Le pompon ce jour-là, c'est une maison en rénovation perdue en moyenne montagne au-dessus de Chambéry, où Armand doit déposer un lot de menuiserie. Pas moyen d'obtenir une adresse reconnue par Google Maps. « J'ai un GPS Poids Lourd, mais je peux rarement m'en servir tant mes lieux de livraison sont souvent interdits aux camions. Je suis la plupart du temps en desserte. Et j'ai surtout l'habitude de compulser mon atlas papier ». Le chef de chantier, au fort accent de l'Est, donne des informations incomplètes qui obligent Armand à le rappeler régulièrement pour qu'il essaie de le guider à distance. Problème : une voie de chemin de fer surélevée fait le tour du massif de Couz et les ponts sont trop bas pour laisser les camions passer au-delà des rails. Or c'est justement là que doit se rendre Armand. Grosse perte de temps Quand il trouve enfin un accès (ce qu'il l'oblige à retourner sur Chambéry pour emprunter un autre itinéraire), Armand doit encore errer de chantier en chantier sans trouver la maison en bois décrite par son interlocuteur, qui se décidera enfin à aller à sa rencontre pour le guider physiquement jusqu'au chantier. Des ouvriers polonais qui travaillent sur place aident à décharger, mais le temps perdu est énorme. Le jeune patron en sera quitte pour décaler par téléphone tous les rendez-vous suivants, et terminera de vider plus tard. C'est la vie... Après cette tournée de petits lots, une fois sa remorque vide, il lui reste à se trouver du fret retour, qu'il récupèrera dans la région Rhône-Alpes, en Italie ou ailleurs. Ses contacts personnels complètent les offres qu'il trouve sur B2P. Bien qu'en permanence la tête dans le guidon, Armand a une fierté : n'avoir à compter sur personne d'autre pour gérer les choses comme il l'entend  l A droite : le trajet parcouru par Armand lors de notre reportage, d'Angers jusqu'à un coin paumé du massif de Couz, au-dessus de Chambéry. Ci-dessus : ce jour-là, Armand a mis si longtemps à trouver un accès au chantier individuel où il devait livrer des éléments de menuiserie que toute sa tournée a été décalée. « Pour réussir l'attestation de capacité, il faut être à fond dedans » Après huit ans de travail, la capacité de transport de marchandises n'a pas été une épreuve inaccessible pour Armand. Difficile, certes, mais sa motivation et l'énergie déployée ont fait le reste... Par contre, trouver l'élue de son coeur sera une autre paire de manches ! Surtout que son rêve, c'est d'avoir 7 à 8 camions. Armand était encore salarié chez Jolival quand il a passé sa capacité. « J'ai mis bout à bout tous mes congés et récupération, et avec un complément de congé sans solde, j'ai pu m'inscrire à sept semaines de stage intensif chez Forget (six semaines de formation et une journée d'examen en milieu de semaine) ». A en croire le jeune patron, bosser tout en préparant l'attestation aurait été beaucoup trop difficile, tant la formation demande de concentration. L'essentiel est consacré à la comptabilité, qui est un univers totalement inconnu pour des conducteurs routiers. Par contre, toute l'expérience accumulée sert à résoudre les cas soumis aux candidats. « Chez Jolival, on m'avait donné la possibilité de remplacer des exploitants pendant leurs vacances. Ça m'a servi aussi ». Le rythme de vie est compliqué. Il ne reste que le dimanche pour faire des choses personnelles (notamment rénover totalement sa maison) et sortir un peu la tête du boulot. « Ça explique peut-être que je sois encore célibataire ! Pour avoir un jour une vie de famille, je vise un ralentissement de la cadence ». Et pour ça, Armand a une idée. « Le confinement m'a permis de réfléchir et de relever la tête du guidon. En dix ans, c'était la première fois que je passais cinq semaines d'affilée à la maison. Du coup, j'ai d'autres projets en tête, qui passent par le développement de ma boîte. Je rêve de gérer 7 à 8 camions, avec un bâtiment en dur pour héberger la partie administrative et faire des passages à quai. Julien et moi, on pourrait mettre les camions à l'abri pour travailler dessus, avec un atelier digne de ce nom ». Dans ces conditions, Armand est prêt à lâcher le volant...