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N°998 - Mai 2021 Texte : Marie Fréor · Photos : AlexPixelle & Masini ibres Propos Bruno Solo, acteur, réalisateur, scénariste « Les derniers aventuriers » Qui ne connaît pas Bruno Solo, notamment pour sa prestation dans Caméra Café au côté de son pote Yvan Le Bolloc'h ? Dans notre rubrique « Libres Propos », où on tend le micro à des personnalités connues de tous, ce comédien a d'autant plus sa place qu'il y a quelques mois, il a adoré découvrir l'univers des routiers à l'occasion d'une opération organisée par Iveco. On a un peu creusé le sujet... Au fil de sa carrière d'acteur, réalisateur, scénariste, animateur de télévision, etc., Bruno Solo a renforcé sa conscience sociale. Elle avait surgi dans sa vie alors qu'il était au lycée, quand son père l'a emmené faire un périple de trois mois aux États-Unis et au Mexique. Outre ses apparitions devant la caméra, dont ses prestations très remarquées dans Caméra Café sur M6 (2001-2004), il a eu le nez creux en coproduisant la série Kaamelott, d'Alexandre Astier. Un autre énorme succès... Plus récemment, depuis 2017, il anime la série historique LaGuerre des trônes, la véritable histoire de l'Europe, sur France 5. Si vous êtes un lecteur assidu de notre magazine, vous vous souvenez peut-être que le comédien a partagé pendant 48 heures le quotidien de Fati Sambade, conducteur des Transports Franck Viguié, à bord d'un S-Way roulant au gaz liquéfié. Il s'agissait bien sûr d'une opération de communication orchestrée par Iveco, mais Bruno Solo reste fortement impressionné par cette vie de routier qu'il a approchée de très près. « J'ai découvert un métier qu'on ne peut pas faire sans enthousiasme et sans passion, souligne-t-il. Il nécessite de la rigueur et de la concentration, mais aussi le plaisir de conduire et un certain altruisme. Avec ce métier, tu es seul dans ton camion, seul avec ta musique, tes pensées. Et en même temps, tu es au service des autres ». LR - Que vous évoque le camion d'un point de vue sentimental ? Petit, j'ai joué comme beaucoup de petits gosses de ma génération (j'ai 56 ans) avec des petits camions, que je préférais aux petites voitures. Je trouvais ça plus classe. Mon préféré, c'était un ensemble semi-remorque Saviem de la marque Solido, avec lequel je simulais des accidents. Et puis à 10 ans, en 1974, j'ai vu Duel, et j'organisais des poursuites infernales dans ma chambre. Je sais bien que ce film n'est en aucun cas représentatif de la corporation des routiers, mais je peux comprendre à quel point, aux USA, on peut s'effrayer d'être doublé par ces camions gigantesques qui font énormément de bruit et dont le haut des roues arrive au niveau d'une portière de voiture ! Je les ai côtoyés de près, avec leur museau proéminent et leur cabine souvent personnalisée : j'ai eu la grande chance de traverser les USA d'Est en Ouest avec mon père quand j'avais 13 ans, en 1977. C'était presque un voyage initiatique, réalisé dans des conditions précaires, en Combi VW. Pour mon père, d'un milieu un peu baba, c'était l'incarnation du rêve de liberté. J'avais vu le film Le Convoi, j'étais complètement imprégné de cette ambiance. L'année des USA, il y a aussi eu Le Camion. C'est tout le génie de Marguerite Duras d'avoir fait ce film (adapté de son livre) sur la poésie brutale et le besoin d'émancipation des camionneurs, avec Gérard Depardieu dans le premier rôle. En 1984, à l'armée, j'ai passé mon permis lourd, que je n'ai pas eu. C'était vraiment trop dur de manier ces gros semi-remorques Berliet qui transportaient des missiles Pluton. Il fallait faire de tels efforts pour tourner le cerceau ! La direction n'était pas assistée, ils faisaient un bruit terrible et on en était encore au double débrayage. Un enfer... Dommage, j'aurais aimé épater Fati en prenant le volant de son Iveco sur la route. J'ai juste fait un tour sur un très large parking, et il trouvait que j'allais un peu vite dans les virages. J'avais tendance à oublier qu'il y avait une remorque derrière ! J'ai quand même eu le temps de ressentir la puissance du moteur. LR - Que vous inspire la profession de chauffeur routier ? En accompagnant Fati et en discutant avec quelques-uns de ses collègues, j'ai eu l'impression d'en savoir plus sur leur quotidien et leurs préoccupations. J'étais arrivé totalement vierge d'aprioris. J'ai adoré le confort d'une cabine. Je me suis rendu compte à quel point monter dans un camion est agréable. J'ai beaucoup apprécié le côté contemplatif de ma position de passager, avec la vision qu'offre cet immense pare-brise, comme l'écran d'un cinémascope. C'est beau la route, vue de si haut. Je me dis que même s'il a des soucis et doit rester concentré sur la route, un camionneur ne peut pas rester indifférent à cette beauté des paysages. C'est fondamentalement un solitaire, mais une complicité fugace peut naître avec les clients ou ses interlocuteurs, au moment des livraisons, et puis ça y est, il repart ailleurs. En même temps, il faut une grande patience pour accepter les modifications de missions en cours de route, les aléas de parcours, la nécessité de s'adapter en permanence aux circonstances... J'ai compris combien les conducteurs routiers doivent toujours être prêts à rencontrer des obstacles, à subir des invectives, des quolibets ou de l'incompréhension. Un petit exemple tout bête : si un camion doit faire de gros écarts en abordant un rond-point, il ne faut pas y voir une prise de pouvoir de sa part ! Pour moi, chaque conducteur routier a sa propre personnalité et il est trop facile de leur coller des clichés. Comme dans toutes les corporations, il y a forcément des têtes de cons, mais dans leur majorité, les camionneurs sont suffisamment intéressants pour susciter le respect. Les hommes et les femmes qui conduisent un camion à longueur d'année doivent avoir les épaules pour résister aux pressions, mais aussi être courageux. Je les espère encore avides de liberté... Les derniers aventuriers, quoi ! D'un autre côté, je me doute qu'ils sont davantage contrôlés et pressurisés que jamais et se sentent certainement moins soutenus qu'ils ne l'ont été du temps de Max Meynier, qui s'est évertué à leur rendre hommage. Je l'ai d'ailleurs rencontré quand je bossais à Europe 1, c'était vraiment quelqu'un de sympa. Et puis je suis conscient que l'époque n'est plus la même : les camions que je voyais traverser l'Europe de part en part, ça avait de la gueule. Aujourd'hui, ils ont laissé la place à des plaques minéralogiques des pays de l'Est... LR - Comment réagissez-vous aux critiques émises contre les camions en général ? En constatant tous les efforts investis en technologie pour réduire la consommation des camions (énergies alternatives, régulateur prédictif, ralentisseurs pour économiser les freins...), je me dis que les progrès réalisés devraient être mieux connus du public, pour qu'on arrête d'entendre que ce sont de gros pollueurs. Et puis, si j'en crois mon expérience avec Fati, les conducteurs routiers sont des pros, qui maîtrisent la conduite en finesse, en ne recourant presque jamais au frein. Ils savent exploiter tout le potentiel d'un camion, et sont certainement plus fiables que des automobilistes, car ils anticipent en permanence les réactions des autres usagers. LR - Vous êtes-vous déjà arrêté dans un Relais Routiers ? Aujourd'hui, je n'en ai plus vraiment l'occasion. Mais quand j'étais gamin, sur la route des vacances, avec mes parents et ma sœur, on s'arrêtait dans un « routier ». Selon la région qu'on traversait, on avait dans notre assiette une blanquette de veau ou des tripes à la mode de Caen. Il n'y avait pas le choix, mais c'était bon, simple et pas cher. Et l'ambiance était familiale. Mon message aux conducteurs routiers Salut les routiers ! Continuez à être des aventuriers solitaires, mais toujours au service du plus grand nombre... A une autre époque, c'était la devise des chevaliers. Après tout, il n'y a que la monture qui a un peu changé ! Amitiés solidaires Bruno