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N°998 - Mai 2021 Texte & photos : Marie Fréor PortraitFrédérique Thomazeau, gérante de TF&L TransSeule issue : s'installerA priori, Frédérique ne fait jamais relâche. Quand elle n'est pas au volant, cette femme de 44 ans fait la compta et les factures, et gère les deux conducteurs qui tournent sur son deuxième camion, également en traction. Son mari, Laurent, cloué au sol par de gros problèmes de dos, fait le planning et de contente de remplacer les absents au besoin. Leurs triplés, adolescents, ont trouvé leur équilibre. Une petite affaire qui marche...Beaulieu-sous-la-Roche, en Vendée, une journée ensoleillée de printemps. Au bureau de TF&L Trans, Frédérique profite de sa semaine de vacances de Pâques pour être avec ses enfants, repeindre le salon, faire du ménage, s'occuper du linge, faire ses papiers. Elle a laissé à sa conductrice Sonia sa tournée habituelle.Mais son camion est soigneusement rangé dans la cour. Hors de question que quelqu'un d'autre le conduise : c'est le fameux Renault Pin'Up, une version unique du T conçue pour les conductrices, après une concertation organisée avec quelques femmes représentatives du métier (voir LR n°980).« Ce qui nous rend le quotidien plus simple, à Laurent et moi, c'est qu'on n'a pas vraiment d'exploitation à faire : on est uniquement en traction pour un ou plusieurs clients en frigo. C'est l'activité sur laquelle on se concentre en ce moment ». Au début de l'aventure, il y a sept ans, tous deux ont fait du container pendant trois ans, puis du bâché et du plateau. Et chacun partait à la semaine.« Il a bien fallu qu'on passe au transport frigorifique, explique Frédérique, car Laurent ne pouvait plus rouler en bâché, avec beaucoup de bois de charpentes en fardeaux : il a subi dix opérations du dos pour des hernies discales. Ça devenait insupportable pour lui de manipuler les rideaux, les poteaux et les sangles... »Un autre facteur a été déterminant pour passer au frigo en régional : « En bâché, je partais à la semaine et les enfants en avaient vraiment marre ». Malgré une activité désormais centrée sur le frigo, depuis 2020 Laurent ne fait plus que des remplacements.Avec son Renault Pin'Up, Frédérique tourne en journée et l'autre, un T 520 décoré à l'aérographe (voir encadré), tourne en permanence avec deux conducteurs qui se succèdent au volant : Sonia et Matthieu se partagent une ligne en traction (Sonia dans la région et Matthieu de nuit entre le dépôt de St-Fulgent et celui de Bordeaux, avec retour à vide).Planning à l'ancienneMaintenant qu'il ne conduit plus que pour remplacer l'un ou l'autre conducteur, Laurent travaille au planning, mais à l'ancienne, juste avec son téléphone pour les itinéraires sur Google Maps et le suivi des deux camions via Optifleet, ce qui évite d'avoir à passer trop de coups de fil. « Je suis allergique aux ordinateurs ! De toute façon, je peux m'en passer : on ne fait quasi que du régulier pour la ramasse ».Le Pin'up fait tous les matins la ramasse de trois clients en produits frais dans des usines agroalimentaires (préfous, salades préparées, pain de mie, lapins conditionnés à l'abattoir, volailles sous vide...), et vide son chargement dans un entrepôt unique à St-Fulgent, qui redispatche en lots dans toute la France. L'après-midi, c'est reparti pour une ramasse dans trois autres usines, avec déchargement dans un entrepôt ailleurs dans St-Fulgent.Pour l'instant, chez TF&L Trans, ni Laurent ni Frédérique n'a pris le temps de passer sa capacité de transporteur. « C'est six semaines sans rouler, rappelle la gérante. En plus, en candidat libre, j'ai vraiment du mal à me mettre dans les bouquins. A l'école, je n'étais pas une tête ! Mais notre fils Elie, qui est en bac pro conducteur routier, enchaînera avec un BTS, et la capacité fera partie de ses acquis. Il est clairement parti pour bosser avec nous et un jour, il prendra la suite ».La capacité grâceà un groupement d'artisansMais Elie n'a que 16 ans, et ses parents veulent qu'il aille se faire la main ailleurs, pour avoir des expériences variées. « Même les stages, on préfère qu'il ne les fasse pas chez nous. En juin, par exemple, il va faire un mois en TP et en convoi, chez un transporteur qu'on connaît bien ». En attendant qu'Elie rejoigne TF&L Trans, le petit transporteur s'appuie sur son appartenance à Gaatrans, un groupement de neuf artisans, dont l'un fait profiter les autres de sa capacité.Le groupement permet aussi de mutualiser les assurances. En outre, l'associé capacitaire (basé à Vendrennes) propose ses services en compta et gère l'affrètement de ceux qui en ont besoin. « Nous, on se débrouille avec nos clients, mais ça peut nous dépanner dans des périodes courtes comme là, où on a perdu un client. D'autres artisans du groupement peuvent nous affréter en plateau, taut ou convoi exceptionnel, si jamais ils ont trop de boulot. A part nous, ils partent tous à la semaine. Moi, peu m'importe, du moment que mes camions roulent ».Allez, c'est parti pour un tour en Pin'up, à la rencontre de Sonia, la conductrice qui remplace Frédérique ces jours-ci. Les chaussures restent sur le marchepied (c'est la règle de base) et la soufflette est prête à être actionnée. « Dommage que je n'y passe pas la nuit ! Ce Pin'up est si bien équipé... Il y a même un peignoir, un sèche-cheveu, une cafetière. Au moins, quand je trouve un moment pour déjeuner, il m'arrive de profiter de la télé et du micro-ondes ».Même si chez TF&L Trans les conducteurs ne dorment pas dans leur camion, les cabines sont comme une chambre, propre et parfaitement entretenue. « Matthieu et Sonia aussi sont très soigneux avec le matériel. Selon moi, c'est un critère essentiel, qui va de pair avec une bonne présentation, l'assiduité, le sourire, une bonne attention portée au chargement... ».Le trajet est l'occasion d'évoquer des souvenirs. « Laurent, je l'ai connu en 1996 pendant ma période d'apprentissage au métier de la vente, alors que lui se formait à la mécanique auto. En 2000, il a lâché la mécanique pour réaliser son premier rêve : passer ses permis lourds. Ça lui a coûté 19 000 F (près de 3 000 €), et je suis partie une semaine avec lui quand il a décroché un job. J'ai adoré ».Deux-trois ans à alterner jour et nuitAprès une courte période de vente en mercerie, Frédérique emboîte le pas à Laurent en passant à son tour les permis via Pole Emploi, en 2002. « J'ai commencé par ce qu'on a bien voulu me donner : en frigo, j'alternais les semaines de nuit et les semaines de jour, en rentrant tous les soirs. Le plus pénible, c'est que j'avais deux heures de route aller-retour pour aller récupérer mon camion, un Volvo FH à l'époque ». La jeune femme persévère malgré tout deux ou trois ans, jusqu'à sa grossesse, en 2004.« Pour moi, la vie sur la route, c'était fichu : on a eu des triplés ! Mais finalement, autant en avoir trois d'un coup que replonger dans les couches et les biberons tous les deux ans... ». Laurent part alors à la semaine (en frigo, puis en convoi exceptionnel), et le coût d'une nounou ne serait pas rentable. Dix ans plus tard, en 2014, Frédérique peut enfin envisager de reprendre la route.« Mais là, j'ai déchanté : aucun employeur ne voulait de moi après toutes ces années d'inactivité. Pourtant, j'avais consciencieusement continué à valider ma FCO et mes permis ». Etonnant, alors que dans cette région de Vendée, les transporteurs en benne céréalière ne manquent pas. « J'en ai fait cinq, et j'ai essuyé le même refus ! ». Et démarcher plus loin ? « Je voulais éviter de refaire beaucoup de route pour aller au camion ».En 2014, elle se lance en tractionFrédérique n'a pas de temps à perdre. Deux ou trois mois plus tard, toujours en 2014, elle fait les démarches pour s'installer. Laurent est alors en arrêt pour maladie professionnelle, reconnu invalide à 19%. Pour la toute nouvelle société familiale, il fait de la Taut en Daf XF, car, malgré son handicap, il a droit de porter jusqu'à 20 kg. Pour se débrouiller sans leur parents, partis tous les deux à la semaine, les enfants ont chacun un scooter. « Heureusement qu'ils ont été autonomes assez tôt, car avec mon Man TGX acheté neuf, je faisais alors toute la France, la Belgique, la Suisse... en traction pour un client régulier, à l'aller comme au retour. Une semaine du lundi au samedi inclus, l'autre du mardi au samedi. Dommage qu'à cette époque, je n'aie pas eu mon Pin'up ».La vie n'est pas un long fleuve tranquille pour les petits transporteurs en traction. Des deux sociétés qui affrètent régulièrement TF&L Trans, l'une vient d'annoncer qu'elle ne renouvelle pas son contrat, car elle bosse beaucoup avec les restaurateurs, qui n'ont plus besoin de ses services.« Pour l'instant, l'autre affréteur nous a confié une deuxième tournée. Mais il va falloir qu'on démarche très vite un nouvel affréteur régulier ! Je n'ai pas vraiment envie d'investir dans une remorque frigo. D'une part c'est très cher, d'autre part on ne gagnerait pas davantage. Ça nous donnerait juste davantage d'autonomie ».Bref, de vraies vacances, ce n'est pas pour demain ! « Depuis notre installation en 2014, les premières et les dernières, pour nous, c'était deux semaines dans le sud en 2019. Mais j'ai dû passer tellement de temps au téléphone pour gérer les conducteurs intérimaires qu'on a écourté d'une semaine. Et on s'est dit qu'on ne prendrait plus jamais de vacances, sauf deux ou trois semaines par ci par là ».A entendre Frédérique, TF&L Trans s'en sort correctement, mais sans plus. « On se paie au Smic pour rémunérer correctement nos salariés et leur mettre à dispo un camion digne de ce nom. On pense d'abord à eux, et ils nous le rendent bien : pour l'instant, on n'a eu aucun souci avec eux ».Un brevet de secoursEntre autres attentions, la gérante, qui a passé un brevet de secours (PSC1), estime que c'est essentiel de le faire passer aussi à ses deux conducteurs. « Moi, ça m'a permis de sauver un motard de 22 ans qui perdait tout son sang. Je lui ai fait un garrot avec la sangle du frigo. C'était la période de Noël et j'étais à la bourre, mais aider les autres, ça passe avant tout ». lIls soignent le look de leurs camionsAlors qu'ils avaient un Daf XF (jusqu'en 2019) et un Man TGX (jusqu'en 2020), les deux camions de TF&L Trans sont aujourd'hui des Renault T... Mais pas n'importe lesquels !Le Renault Pin'up et son look unique centré sur l'univers féminin, on l'a déjà longuement évoqué dans notre numéro d'octobre 2019. Mais c'était une pièce si unique qu'on ne pensait pas le revoir sur la route. Quand le concessionnaire Star Trucks de La Roche-sur-Yon (85) en a parlé à Frédérique Thomazeau à la fin du premier confinement, elle a complètement craqué. Ce qui ne l'a pas empêchée de négocier dur pour pouvoir se le payer. « Je préfère mettre 130 000 dans un camion tout équipé comme celui-là que dans un Scania basique ».Ce qui lui a tapé dans l'œil, ce n'est pas seulement sa déco extérieure, mais aussi son univers intérieur entièrement pensé pour les besoins des femmes : « Même le sèche-cheveux y est, et un four micro-ondes. Je rentre tous les soirs, mais j'en profite au moins le midi. Et un jour, je repartirai peut-être à la semaine, et j'en profiterai mieux ».Frédérique pousse le bouchon encore plus loin : le jour de notre rencontre, le gérant de West Truck Design apportait à Frédérique une grande tablette à capitonnage beige et boutons rouges qui s'adapte sur la partie droite du tableau de bord, avec plantées dessus deux chaussures à talon faisait référence à la déco. Et bientôt s'ajouteront des tapis également capitonnés pour le conducteur et le passager.L'autre camion de TF&L Trans, un Renault T 520, ne fait pas pâle figure non plus : acheté neuf toutes options, il est ensuite passé entre les mains de Créativ'Car (de la Roche-sur-Yon). Décoré à l'aérographe avec le violet et le gris comme couleurs dominantes, il a été baptisé Le Phœnix. Car chez les Thomazeau, le bénéfice passe en bonne partie dans l'outil de travail... Et un outil de travail, ça se soigne ! « Je compte bien exposer le Pin'up et le Phœnix aux prochaines 24 Heures du Mans ». Cette manifestation phare du monde du camion, la famille s'y rend tous les ans depuis que les enfants sont en âge d'y aller...Pourquoi deux Renault ? « Simplement parce qu'on a une bonne relation avec le vendeur ! Aux 24 Heures du Mans 2018, alors qu'on exposait mon Man TGX sur le stand de la Route au féminin, Renault Trucks exposait son Tatoo, et ça m'avait intéressée. Ils m'ont prêté un T de démo et j'ai bien accroché à l'environnement de conduite et au confort ». Du coup, TF&L Trans est 100% Renault, d'autant que même le Vul est un Traffic.Le Pin'up, exemplaire unique de camion conçu pour les femmes, a un équipement ad hoc : cafetière, télé et sèche-cheveux (reliés au transfo sous le siège passager), mais aussi micro-ondes, petits chaussons, peignoir... Frédérique a poussé le luxe jusqu'à y ajouter une tablette capitonnée avec deux chaussures à talon aimantées.Sonia a lâché l'intérim pour TF&L TransPour Sonia, reconvertie dans la conduite PL à 38 ans, l'intérim chez RAS était la meilleure solution. Jusqu'à ce qu'elle retrouve Laurent, son ancien voisin, qui l'a embauchée chez TF&L.Sonia est crevée : elle qui faisait une ligne a repris pour la semaine la tournée de sa boss, Frédérique. « J'ai davantage de ramasse, avec plus de clients et de manutention. Mine de rien, sur une tournée comme ça, on fait 7 à 8 km à pied ! ».A 46 ans, la conductrice est plutôt jeune dans le métier puisque jusqu'à 38 ans, elle était en préparation de commandes (à la main, précise-t-elle). Son ex-mari était grutier, dépanneur de PL, et en faisant des manœuvres avec lui, ça lui a plu de manier des engins. Elle s'est donc reconvertie, en passant le C en Titre pro et l'EC en sec.« J'ai d'abord fait ce que je trouvais en intérim chez RAS : de la nuit et un peu de ramasse, toujours en régional, en ne restant jamais très longtemps dans une boîte. Chez les Thomazeau, qui m'ont embauchée fin 2019, c'est top : on me respecte, et mon camion est nickel. J'ai même un siège chauffant ou rafraîchissant, une suspension hydraulique, et des capteurs partout ! ».Sa chance, ça a été de retrouver par hasard Laurent, le mari de Frédérique, sur un quai de chargement. « On est d'anciens voisins, on se connaît depuis vingt ans ». Et puis c'est aussi dans un dépôt qu'elle a connu son nouveau mari, routier également.