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N°1001 - Septembre 2021 Texte : Marie Fréor · Photos : X D.R. Portrait Jean-Claude Moriceau, en CFA Un routier devenu peintre-copiste Jean-Claude Moriceau, 64 ans, a opté pour le CFA à 55 ans, début 2012, après une carrière de transport frigo en international. Il avait pas mal roulé en Italie, ce qui a alimenté son activité annexe de peintre-copiste. Aujourd'hui, cet autodidacte se consacre entièrement à sa passion, sur les traces des grands maîtres anciens. À 64 ans, Jean-Claude Moriceau a près de dix ans de CFA derrière lui puisqu'en 2012, les conducteurs routiers pouvaient encore partir à 55 ans. Il a fait une carrière de transport frigo en international. « Les conditions devenaient trop dures. Par contre, je reconnais que j'ai toujours un petit pincement en voyant des beaux camions. Clairement, les déplacements me manquent. Je partais 8 à 15 jours... Là, je me sens coupé du monde, isolé malgré la présence de ma famille. Par moments, c'est difficile à vivre ». Cette immobilité à laquelle il n'était pas préparé a cependant eu une vertu : lui permettre de s'adonner pleinement à sa passion de toujours : la reproduction de tableaux anciens dont il admire profondément les auteurs. Cette fascination pour la peinture l'habite depuis l'âge de 12 ans, avec une attirance particulière pour les œuvres anciennes, des 13e, 14e et 15e siècles. « Tout jeune déjà, je voulais comprendre la technique des artistes, et je me suis mis à reproduire ce que je trouvais dans les livres ». Idéalement, Jean-Claude aurait voulu devenir restaurateur de tableaux, mais ses parents étaient ouvriers chez Valéo à Laval, et ils n'avaient pas les moyens de lui payer une école d'art. N'ayant fait aucune étude, la conduite s'impose dès ses 18 ans comme l'alternative la plus proche de son autre intérêt dans la vie : les poids lourds et les voyages. Et puis, dans l'optique d'une vie de famille, il fallait bien remplir la soupière. Du cerceau au pinceau Dès qu'on lui confie un 38-tonnes, dans les années 70, il se consacre à l'international. Le week-end, au retour de ses missions, le routier s'applique à devenir maître dans l'art de la copie. Paradoxalement, c'est même son métier qui l'a encouragé dans cette voie : dans ses nombreux déplacements internationaux, il livrait notamment souvent de la viande en Italie. « C'était plutôt au début de ma carrière, à l'époque où on restait parfois bloqué le week-end. J'en profitais souvent pour dételer et aller découvrir une ville, visiter des musées... Ce fut une révélation ». Ceci dit, il affirme qu'il aurait de toute façon fini par aller au pays de Léonard de Vinci et de Michel-Ange. « D'ailleurs, j'y ai emmené plusieurs fois ma femme et mes enfants en vacances, en explorant jusqu'à Naples ». Une fois en retraite, Jean-Claude a voulu calmer son envie de bougeotte et renouer avec ses souvenirs de routier. Il est parti seul en Italie, à Rome, trois semaines en petit fourgon. Mais c'était en 2018, et cette aventure lui paraît désormais bien lointaine. « C'était ma seule vraie escapade en neuf ans, depuis que j'ai lâché le volant de mon camion. Mais je compte bien remettre ça très bientôt, dès que possible, en faisant tout le tour de l'Italie, cette fois ! ». Renaissance flamande et italienne La plupart du temps, le peintre bosse dans un petit chalet aménagé au fond de son jardin, à Loiron, en Mayenne, tout en écoutant de la musique classique, notamment grégorienne. Etant donné qu'il reproduit essentiellement des toiles de maîtres de la Renaissance flamande et italienne, ce fond musical lui permet de s'immerger dans l'époque qui l'intéresse le plus... et d'oublier tout le reste. Le talent est bien là, car les copies sont bluffantes de ressemblance avec les originaux. Est-ce une activité lucrative ? « Pas du tout, je ne réponds pas à des commandes. Je satisfais juste une attirance personnelle. La peinture m'apporte de grandes satisfactions et m'apaise. Et puis c'est comme un défi vis-à-vis de moi-même. Pour vous donner une idée, j'ai passé près de quatre ans sur Le Jardin des délices de Jérôme Bosch et là, je suis depuis deux ans sur Le Chancelier Rolin de Jan Van Eck. A chaque fois, je cherche à percer ce que les maîtres ont voulu dire et représenter ». Copiste, mais pas faussaire ! La preuve que l'artiste autodidacte n'attend aucune compensation financière pour ses efforts : il n'arrive pas à se séparer de ses toiles ! « Une fois, j'ai vendu ma Dentellière d'après Vermeer à un Anglais qui avait les larmes aux yeux en la regardant. Mais comme ce tableau me manquait, je l'ai refait ». Rien que dans sa salle de séjour sont accrochés deux Veermer et un Georges de La Tour... de sa fabrication. Au total, il a copié aux alentours de 200 tableaux. Petite précision au passage, Jean-Claude est bien un copiste, surtout pas un faussaire : « Je ne signe pas les toiles du nom du peintre que je copie ». Il ne va certes pas jusqu'à passer les toiles au four pour faire apparaître les craquelures caractéristiques des peintures anciennes, mais est assez puriste pour utiliser les mêmes matériaux?que les maîtres d'alors : les toiles de lin, l'enduit à la colle de peau de lapin, les pinceaux en poils de martre, des pigments d'époque... Pour être tout à fait heureux, Jean-Claude n'a plus qu'à attendre que sa femme soit à son tour en retraite. « Encore trois ans, et on pourra voyager à nouveau un peu loin, pour satisfaire notre besoin d'évasion et de culture ». Comment Jean-Claude voit l'évolution du métier Le fait de s'adonner à son art donne à Jean-Claude Moriceau une distance qui lui permet de mieux juger son ancien métier de conducteur à l'international. Les trois enfants de l'ex-conducteur ont la trentaine. Son fils n'a pas été attiré par une carrière de routier : « J'en suis plutôt heureux. J'ai tellement connu l'époque où c'était un vrai métier ! On a tant perdu en liberté de mouvement et en distances parcourues que je n'y trouverais plus mon compte aujourd'hui. Les contraintes sont grandissantes et la nécessité permanente d'anticiper pour honorer les rendez-vous chez les clients suffirait à me dégoûter, si j'étais encore sur la route... ». Bien que retiré de la vie active, le peintre-copiste a vu tripler le nombre de camions sur les routes. « En 2011, quand j'ai arrêté, on galérait déjà à trouver une place de parking le soir. Le phénomène a encore empiré, si j'en crois mes collègues avec lesquels je reste en contact. Et puis j'aurais trop d'appréhension si mon fils faisait ce métier, j'aurais toujours peur de l'accident ».