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N°989 - Juillet - Août 2020 Portrait Yannick Colliot, 33 ans Premier paraplégique à décrocher ses permis PL Paraplégique (donc sans l'usage de ses jambes), Yannick a remué ciel et terre pour passer son permis lourd, puis pour trouver un transporteur qui l'embauche, avec un camion spécialement adapté bien sûr. Le parcours du combattant est terminé, et ce jeune homme à la farouche détermination est sur les routes... Nous étions là pour le grand départ. Un soir de juin, Yannick Colliot s'apprête à prendre son envol, ou plus prosaïquement à faire sa première mission de nuit pour les transports Lahaye. Au siège, à Vern-sur-Seiche (au sud de Rennes), c'est un petit événement qui ne passe pas inaperçu. Patrick Lahaye est là en personne, avec son fils Romain, responsable de production(1), Loïc Gaubert, le chef de parc, Cécile Poirier, responsable du recrutement, et le DRH du groupe. Cette émulation autour de Yannick s'explique par sa situation assez unique. Il est le premier paraplégique de France à avoir passé et obtenu se permis C et CE. « Un autre gars en fauteuil, Guillaume Levaillant, qui s'est installé à son compte après un accident, a dû faire une mise à niveau. Mais lui avait déjà ses permis depuis longtemps ». Autre particularité : son camion est l'un des cinq à avoir été adaptés pour ce type de handicap : l'élévation du conducteur (ou sa descente) se fait via une sangle fixée à un enrouleur hydraulique télécommandé. Une deuxième potence, extérieure au véhicule, sert de son côté à soulever le fauteuil replié. Le groupe électro-hydraulique est branché sur la batterie du camion. Le concepteur de ce système est une sorte de GéoTrouveTout basé à Toulouse (voir encadré p. 58). Pour cette première, comme c'est la règle pour tout nouvel arrivant chez Lahaye (voir encadré p.61), Yannick est accompagné d'un conducteur-tuteur, Florent Gaillard. Trois jours plus tard, Florent n'aura toujours rien trouvé à redire sur la conduite de Yannick. C'est qu'il a été bien formé... Le jeune homme est d'autant plus méritant que pour se retrouver dans ce Daf chez Lahaye, il a dû enfoncer pas mal de portes. Une chute à 16 ans Sa paralysie remonte à 2002. « J'étais monté sur un bâtiment de ferme dont le toit en fibrociment a cédé. Mon pote s'en est mieux sorti, avec une fracture de la clavicule ». Il avait alors 16 ans et avait commencé un apprentissage de carrosserie, qui du coup a été stoppé net. « L'école et moi, ça faisait deux..., précise-t-il. J'aurais de toute façon fini sur la route, même avec un diplôme de carrossier ». Il a enchaîné un BEP vente, un bac pro service, et travaillé plusieurs années au comptoir dans une banque. « J'ai été dégoûté par les mauvais traitements infligés aux clients nécessiteux. Alors je suis reparti rouler ma bosse, pendant un an dans un bar PMU (en fauteuil derrière le comptoir), puis en faisant pas mal de petits boulots à droite à gauche, surtout en saisonnier. J'ai terminé par six ans dans un collège en tant que surveillant ». Etonnamment, Yannick affirme continuer à vivre comme avant : « C'est vrai que, sans l'usage de mes jambes, je subis quelques contraintes. Mais ça ne m'empêche pas de bricoler, de conduire les engins agricoles pour des copains. Et aussi d'élever des chevaux dans un terrain que je suis d'ailleurs en train d'acheter, avec ma compagne ». Yannick a même réussi à remonter sur un cheval, sans trop insister : étant donné le risque que ça représente en cas de ruade, ce n'est pas le sport idéal pour lui. Il y a déjà dix ans, Yannick était passé voir les Transports Bouin, dont le patron est notoirement engagé dans le handicap, avec pas mal de bennes TP, donc sans trop de manutention. Christian Bouin était très enthousiaste, mais quand Yannick a vu combien c'était compliqué en termes d'équipement et de permis, sur le moment, il a laissé tomber. Mais ce rêve ne l'a plus lâché... « J'aime conduire, c'est plus fort que moi. C'était peut-être aussi une façon de prouver que, même handicapé, on peut relever et remporter des défis considérés comme atypiques pour d'autres personnes ». Quand, quelques années plus tard, fin 2017, son frère Julien est rentré comme routier chez Bouin, le patron lui a demandé si Yannick était toujours intéressé, en expliquant que la technologie avait énormément progressé entretemps et qu'une adaptation devenait réellement envisageable. Mûr pour l'aventure « J'avais encore gagné en motivation, j'étais vraiment mûr », se souvient Yannick. Il se tourne alors vers une ergothérapeute qu'il avait connue pendant sa rééducation. Celle-ci l'encourage et contacte un responsable de l'Agefiph, Laurent Pottier, qui prend en main le dossier technique, financier, de formation, etc. « Bouin étant partant, on a élaboré le projet ensemble ». Il faudra encore un an et demi pour que Yannick rentre enfin en formation pour ses permis avec l'Aftral de Cesson, qui a mis à sa disposition un camion-école doté de commandes de frein et d'accélération au volant. Le jeune homme y grimpait en partant d'une plateforme surélevée le long du camion. « Malheureusement, je n'ai pas pu faire de Titre pro, car des modules tels que le chargement ne rentraient pas dans les clous. Du coup, je me suis contenté du permis sec, en trois semaines pour le C, trois autres pour le CE et quatre pour la Fimo, plus trois jours d'ADR ». Avec un très bon formateur devenu son pote, Jean-Philippe Lurton, Yannick a intégré très vite toutes les subtilités de la théorie, son point faible. Pour la conduite, c'était beaucoup plus simple. Une fois les permis en poche, les conditions ne sont plus aussi favorables pour une embauche chez Bouin, qui a pourtant fait tout son possible et a porté son projet à bout de bras. Christian Bouin appelle Patrick Lahaye, dont il connaît le grand cœur, et lui confie « le bébé ». Séduit par son côté démerdard Et Lahaye répond au-delà des espérances de Yannick. « Il a senti ma grande motivation et mon côté démerdard. Avec 1 500 salariés, dont 650 conducteurs, ce patron a l'art de donner à ses routiers la sensation de travailler dans une entreprise familiale ». Spécialement pour lui, Lahaye achète un tracteur Daf XF 530 Space Cab (le premier 530-chevaux de l'entreprise, en attendant l'arrivée de la suite d'une commande plus importante). L'équipement en lui-même n'a pris que quatre semaines, mais confinement oblige, Yannick a dû attendre jusqu'au 20 mai pour descendre le récupérer. « Je suis remonté avec, accompagné par un formateur de chez Lahaye. Ça a permis de rouler en double équipage en prenant tranquillement le tracteur en main ». Le temps d'étalonner le chrono, d'installer les options (clim de nuit, autoradio), de floquer le tracteur et d'installer le boîtier de gestion de flotte, le premier vrai jour de travail est arrivé pour Yannick. On est le lundi 9 juin... L'embauche se fait à 19h, pour faire du relais entre Vernes-sur-Seiche et Oulmes (près de Niort) en frigo ou en taut, selon la marchandise. Le jeune homme n'a rien contre la nuit, du moment qu'il roule... (1) Deux autres fils de Patrick Lahaye sont actifs dans l'entreprise familiale : Matthieu, 35 ans, est directeur général depuis deux ans ; Jean-Baptiste, 29 ans, est responsable des achats. Romain a 32 ans. Un Daf équipé par Charbonnier Concepteur et fabricant d'équipements destinés aux handicapés physiques, Jean-Pierre Charbonnier peut tout aussi bien adapter des tracteurs agricoles ou des avions que des camions, des bateaux ou des piscines. «Le handicap me passionne ! Grâce à moi, beaucoup ont retrouvé la possibilité de travailler... Le bonheur qu'ils ont à redevenir autonomes est ma plus grande satisfaction, dans la vie ». C'est Jean-Pierre Charbonnier qui parle. Actif depuis 44 ans dans tout ce qui peut permettre aux handicapés physiques de retrouver la possibilité de travailler, il a su exploiter habilement tous ses talents : apprenti chaudronnier, mécano PL, mécano avion (à l'armée)... « Je suis parti de rien. Mon rêve, c'était de voler. Pour me payer des heures de vol et passer mon brevet de pilote, je me suis mis à mon compte et ai bossé dans la région, allant sur place réparer des machines de toutes sortes, quelle que soit l'heure ou le jour, à un rythme très soutenu ». Il a mené à bien ses rêves, employant cinq salariés, et a trouvé son créneau avec les équipements spécifiques au handicap. Un bricoleur de génie C'est l'Agefiph, financeur de l'adaptation, qui a fait appel à lui. En plein confinement, le Daf de Yannick est arrivé directement dans son antre (près de Toulouse, à Blagnac). « Cet homme est impressionnant, explique Yannick, qui est descendu réceptionner le camion avec Patrick Lahaye, le chef de parc du groupe et un formateur. A 80 ans, il équipe tout ce qu'il trouve : camions, avions, bateaux, maisons, piscines... C'est avant tout quelqu'un qui adore bricoler. D'ailleurs, son expérience lui a permis de très vite trouver la solution ». Charbonnier était monté auparavant chez Lahaye (en avion bimoteur) pour « ausculter » un Daf de série, prendre les mesures et préparer ses plans. Dans le Daf de Yannick, il a installé deux bras : Yannick met un harnais et se glisse jusqu'au siège en télécommandant le 1er bras placé au-dessus de la couchette ; le 2e, replié derrière la cabine, permet de hisser le fauteuil jusqu'au siège. « Charbonnier m'a aussi installé l'accélérateur et le frein au volant ». Yannick replie ensuite son fauteuil sur la couchette. L'un des deux bras hydrauliques, replié derrière la cabine, permet de hisser le fauteuil jusqu'au siège. Yannick n'a alors plus qu'à le replier derrière lui, sur la couchette. De toute façon, il n'est pas appelé à découcher. Premier jour de boulot pour Yannick : en partageant la route avec un tuteur (Florent Gaillard), comme tout nouvel arrivant chez Lahaye, il va faire du relais sur Oulmes, à mi-chemin du dépôt de Bordeaux. Il y échange chaque nuit une semi pleine contre celle du collègue d'en face. Une famille de passionnés Julien, le frère de Yannick, le suit de près. D'autant qu'il a bien l'intention de devenir indépendant, dès qu'il aura décroché l'attestation de capacité. Et ce jour-là, il proposera à Yannick de le seconder. Leur père, lui-même routier, n'est pas pour rien dans cette passion commune. Le TP est reparti. Julien, le frère de Yannick, est en route vers une carrière, au volant d'une benne. Il n'a pas détesté la période de confinement : « Je faisais davantage de transport de porc charcutier, du coup, puisque mon patron exploite à la fois des bennes (TP et céréalière) et des bétaillères. Et en fait, je préfère le transport d'animaux vivants au TP. Les conditions de travail sont différentes, avec plus de responsabilités. Et on est utile pour nourrir les gens ». Selon Julien, il y a une façon spécifique de charger les cochons. « Quand ils font 120 kg, ils ont intérêt à être décidés. Il faut être psychologue. Avec de la douceur, on y arrive ». Il était pourtant parti pour une carrière de chauffagiste après un BEP de plomberie-chauffage et un BP énergie climatique (soit 5 ans d'apprentissage en tout). Mais un accident de travail à la cheville a mis fin à 5 ans de pratique, car il ne pouvait plus se baisser. « Pôle Emploi m'a payé mes permis. Ça me titillait depuis longtemps, j'en ai profité ». Jusqu'en 2019, Julien roulait pour les Transports Bouin, en relais de nuit en Taut. « Je suis parti car on perdu le contrat pour lequel il roulait. Et mes enfants (3 et 6 ans) me réclamaient à la maison. Je suis désormais beaucoup plus présent ». Comme Yannick et son père Jean-Pierre, il n'est pas question de découcher. A 58 ans, celui-ci a toujours roulé pour une boîte de fabrication de pare-brise de Bruz (35) qui a ses propres camions. La retraite, c'est pour dans 4 ans. Il filera alors peut-être un coup de main à Julien, s'il arrive comme prévu à créer sa propre société. « Pour commencer, Yannick et moi, on ferait de la traction, explique le jeune homme. Je commence à plancher sur la capacité avec le bouquin, je vais tenter de la passer en candidat libre en octobre prochain ». Il révise le soir et le week-end. « Ma femme m'aide pour les exercices de compta, et ne serait pas contre nous épauler par la suite ». A tour de rôle avec leur père Yannick et lui partaient avec Jean-Pierre pour les vacances. « Quand ils étaient petits, les jouets c'était toujours des camions et des tracteurs », se souvient celui-ci. Le 3e fils, Kévin, a aussi fait de la plomberie-chauffage, BP énergie climatique et maintenance. Il y est toujours. Pas piqué par le virus... De g. à d. : Yannick (33 ans), Julien (28 ans), Jean-Pierre (le père) et Kevin, le plus jeune (23 ans). La bétaillère est celle que conduit Julien. Il a bien l'intention de se mettre à son compte. Patrick Lahaye, un patron proche de ses conducteurs A la tête d'un groupe de transport très polyvalent, Patrick Lahaye, 64 ans, est réputé pour sa gestion très humaine. Il n'a pas hésité une seconde à offrir à Yannick Colliot de réaliser son rêve. «Quand j'ai appris par le délégué régional FNTR Bretagne qu'un jeune homme cherchait à tout prix à être embauché comme routier alors qu'il n'avait plus l'usage de ses jambes, je n'ai pas hésité une seconde. Il suffisait de voir ses yeux pétiller quand on parle de camion pour me donner envie de lui mettre le pied à l'étrier ! ». Patrick Lahaye est comme ça, simple, humain et intuitif. Aux transports Lahaye, il y a eu un antécédent encourageant : « Pendant des années, on a eu un routier dont seul le bras droit était fonctionnel, suite à un accident de moto. L'adaptation du camion était beaucoup moins technique que celui destiné à Yannick : les commandes ont été regroupées sur le côté droit du volant, voilà tout. Ça a très bien fonctionné, et puis il a trouvé un poste plus près de chez lui ». Patrick Lahaye avait croisé Yannick, lors d'une rencontre organisée par l'Aftral avec la secrétaire d'État chargée des personnes handicapées, dans son centre de Cesson-Sévigné, près de Rennes. « Ce jour-là, déjà, sa détermination m'avait impressionné », se souvient Patrick Lahaye. 30 000 € d'aménagement L'aide accordée par l'Agefiph (Association de gestion du fonds pour l'insertion professionnelle des personnes handicapées) a couvert la totalité des frais, soit environ 30 000 €. L'aménagement spécifique d'un camion, c'est une chose. L'adaptation d'un poste de travail en est une autre : « On lui a trouvé une traction de nuit de 19 h à 5 h, qui ne nécessite pas de manutention. Ce sont ses collègues d'en face qui font l'accrochage et le décrochage, lors de l'échange ». Cette action d'intégration d'un paraplégique obéit selon Patrick Lahaye à la même logique que les responsabilités sociétales et environnementales de son entreprise. « Avec quatre moniteurs et une quarantaine de tuteurs, on cherche bien sûr à économiser le plus possible de gazole, ce qui permet aussi de mieux protéger l'environnement ». Le mode d'embauche chez Lahaye est simple : un essai de conduite et une mise à quai, puis une semaine avec un moniteur, axée sur les conseils de conduite, et enfin une semaine avec un tuteur pour initier le nouveau venu aux usages et à l'esprit de l'entreprise. Un camion unique au meilleur « Tous les conducteurs sont systématiquement notés par Vehco, et cette note est affichée dans le site auquel ils sont affectés. Et puis en 2019, on a lancé un challenge annuel qui permet à ceux qui s'inscrivent de briguer un camion unique en son genre. Le premier, ça a été le Renault T Centaure... Le gagnant est celui qui a la meilleure note, mais aussi le meilleur comportement ». Polyvalence avant tout Actif en marchandises générales, transport frigo, multimodal rail-route et logistique, le groupe Lahaye n'a pas mis tous ses œufs dans le même panier. Le groupe Lahaye détient 1 500 cartes grises pour un parc multimarque de 650 moteurs (Renault Trucks, Daf et Scania), répartis sur 22 sites dans toute la France (sauf l'Est et le Sud-Est). Et il dispose d'un atelier intégré. Ses opérations internationales se font essentiellement avec la Grande-Bretagne. Comme la société tourne beaucoup avec les abattoirs, l'agriculture et les conserveries (on est en Bretagne), l'activité a pu se maintenir à 80 % pendant le confinement, le temps que les grandes surfaces de bricolage et les fabricants de fenêtres recommencent à fonctionner... Le Covid a fait baisser la pénurie Sur la pénurie de conducteurs, Patrick Lahaye ne se fait pas de mouron : « On a certes un tiers de turn-over environ, mais aujourd'hui, avec le Covid, ceux qui étaient en intérim par choix et sont restés deux mois sans activité sont devenus soudain très intéressés par un CDI ! ».