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N°999 - Juin 2021 Texte : Marie Fréor · Photos : X D.R. Portrait Sylvain Jobard Profession : routier et coupeur de feu A 51 ans, Sylvain Jobard roule en national depuis 33 ans. Tout ce qu'il y a de plus normal, apparemment. Sauf que ce conducteur possède quelque chose que n'ont pas ses collègues : le don de guérir les brûlures, les verrues, les zonas, les psoriasis. Il fait partie de ceux qu'on appelle les coupeurs de feu. Au volant de son Mercedes Actros 1851 équipé en tautliner Fruehauf, Sylvain Jobard dessert le Sud-Ouest pour les Transports Choquet, basés dans l'Oise, à Feuquières. Il transporte surtout des bobines de papier pour les papeteries, après avoir pas mal tourné en bobines de fil d'acier sur palettes, pour Arcellor Mittal, ou en pièces détachées d'engins pour l'armée. « Ce genre de cargaison, ça fait de moi un as de l'arrimage ! ». Avant de rouler chez Choquet, il a fait une bonne dizaine de boîtes, dont de la messagerie chez Calberson-Gravelleau (85), puis vingt ans au Luxembourg à desservir essentiellement des Aldi et des Lidl. « Des collègues y roulent encore, mais il paraît que ce n'est plus aussi intéressant qu'avant. Je bénéficiais du système fiscal pour les expatriés, en payant mes impôts au Luxembourg. J'étais aussi à leur sécu, et je percevais les allocations familiales luxembourgeoises. C'était top, à peu près quatre fois plus que ce que j'aurais touché en France, avec deux enfants. Aujourd'hui, ce n'est plus possible ». Rentré en France pour des histoires familiales, Sylvain aurait pu profiter de l'argent mis de côté et se faire plaisir, mener la belle vie que son salaire français ne suffit pas à lui offrir. « Au lieu de ça, j'ai eu la sagesse de revoir mes prétentions à la baisse et d'assurer l'avenir de ma famille ». Tout est histoire de famille, chez les Jobard... Les deux grands-parents maternels de Sylvain avaient reçu ce don. A cette époque, la fonction de guérisseur était d'autant plus utile que la médecine était moins accessible... Etonnamment, sa mère n'en a pas hérité, alors que son père l'avait lui aussi ! Sylvain a dû se rendre à l'évidence : il avait reçu la capacité mystérieuse à guérir les brûlures. Son fils de 13 ans n'a pas le don, mais sa fille de 19 ans, elle, en a hérité à son tour. Pour l'instant, elle ne veut pas s'en servir, préférant se concentrer sur sa future carrière de lieutenant de police. « Au début, moi non plus, je ne voyais pas trop quoi en faire. Mais en mûrissant, j'ai changé d'avis ». Alors le samedi, on vient voir Sylvain des quatre coins de la région Normandie. Brûlures, verrues, zonas, psoriasis, tout passe dans les mains guérisseuses de Sylvain Jobard. Il a une page facebook où il évoque son don, mais l'info circule surtout de bouche à oreille. « Ça se sait, et on m'appelle en catimini sur mon portable. Pendant les pauses, je tiens un agenda pour le week-end suivant. Je me limite à trois ou quatre personnes maxi, le samedi matin de préférence, car ça pompe énormément d'énergie ». Le conducteur coupeur de feu ne soigne qu'en contact direct. Il refuse d'agir par téléphone, comme le font certains. « Je ne me fais pas payer, précise-t-il : les gens donnent ce qu'ils veulent. Il y a longtemps que je serais mort de faim si j'attendais après ça pour vivre ! D'ailleurs, je suis poussé par quelque chose de très différent de l'argent, c'est difficile à expliquer. Ça peut paraître étonnant, mais ça va de pair avec la croyance. Dans la bible, il est écrit que celui qui donne aux pauvres donne à Dieu. Le don, ce n'est pas seulement le fait de donner de quoi se vêtir ou manger ». « Me battre contre le mal me donne une âme de guerrier » Au début, les gens sont toujours coincés entre la fascination et la peur. Pas étonnant : lui-même est dépassé par ce mystère du don qu'il a reçu. « Quelque chose m'échappe, j'aimerais bien qu'on m'explique. Entre guérisseurs, on se dit qu'on guide la main de Dieu, qu'on n'est que des intermédiaires ! ». Toujours est-il que Sylvain ressent un renforcement intérieur, quand il intervient sur des douleurs ou des plaies. « Ça me donne une âme de guerrier, car je me bats contre le mal, en quelque sorte ». Une chose est sûre : cette force intérieure que lui donnent ses séances de guérison n'empêche pas la fatigue liée au travail d'émousser progressivement le plaisir qu'il a longtemps eu à exercer son métier de routier : « C'est l'attente au chargement qui m'use ! Chez Arcelor Mittal, par exemple, ce sont les syndicats qui imposent le rythme, finalement. Les manutentionnaires traînent les pieds et gèrent leur temps comme ils l'entendent. Et c'est pareil dans les autres boîtes où on charge, que ce soit du papier, du verre ou des containers... Tant que les transporteurs ne feront pas payer aux chargeurs les heures d'attente, ça continuera ». Pourtant, pour Sylvain, il n'y a rien de plus beau que de regarder la route depuis une cabine de camion... Il s'est payé lui-même ses permis, il y a trente ans, et selon lui cette implication personnelle a longtemps contribué à sa motivation. Heureusement, pour se détendre vraiment après ses semaines sur la route et ses samedis matin au service des autres, Sylvain s'adonne à sa passion : il retape de vieilles voitures. Avec jusqu'à dix automobiles devant chez lui, il se considère un peu comme un collectionneur !