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N°997 - Avril 2021 Texte : Marie Fréor · Photos : X D.R. PortraitFrédéric Poirier, sourd « On m'a encore renouvelé mon permis ! »L'histoire de Frédéric Poirier, 45 ans, peut alerter sur le bienfondé des visites médicales. Comme il est sourd et que ça fait vingt ans qu'on lui dit que c'est la dernière fois qu'on lui renouvelle son permis PL, il a fini par s'installer comme photographe tout en continuant à rouler, mais seulement de nuit et le week-end, pour être tranquille. Et en 2021, rebelote, on lui a reconduit le précieux sésame. Incompréhensible, d'autant qu'il se sent potentiellement dangereux.À 20 ans, Frédéric Poirier avait déjà deux ans d'expérience de la route, en 3,5-tonnes. En 1996, un CFP de conducteur routier obtenu au bout d'un an en alternance lui permet alors de passer au volant d'un camion super lourd en régional, pour Mazet-Mercier. Très vite, il comprend que ce qui le motive réellement, c'est de parcourir davantage de distance et de voir du pays.Toute l'Europe pour un patron belgeVa pour Sigmatrans, une boîte belge des Flandres, qui l'envoie faire toute l'Europe, plus la Pologne et la Tchéquie, avant l'ouverture des frontières. « 29 nuits d'affilée sur la route, ce n'était pas rare ! Les impôts étaient prélevés à la source, et en France, où j'habitais, j'étais considéré comme non imposable et pouvais bénéficier de pas mal d'aides ».Harry Vos ayant racheté Sigmatrans, Frédéric a ensuite uniquement circulé en Europe de l'Ouest, dont la Scandinavie, toujours en partant régulièrement plusieurs semaines. « Ça a duré jusqu'à 2010 ». Avec son retour en France vient l'expérience de méthodes de travail qui ne lui conviennent pas trop : « En citerne de pulvérulent pour une société de Bonneval, on m'obligeait à repasser au bureau trop souvent. Et c'est très hierarchisé : on entend toujours ??faut voir le responsable'', et l'affréteur se prend pour le chef ».Voir le moins de monde possibleEn Belgique, se souvient Frédéric, même le patron était un simple collègue. « Et là-bas, tant qu'on ne pleurniche pas, tout va bien et on te laisse royalement tranquille ! Ça m'arrangeait bien : du fait de mon problème d'audition, moins je vois de monde, mieux je me porte ». Nous y voilà ! Frédéric est totalement sourd de naissance à l'oreille droite, et celle de gauche entendait suffisamment en 1996 (il y a 25 ans) pour que la sous-préfecture de Dreux lui valide son permis EC.Cinq ans plus tard (en 2001), il roulait certes en Belgique, où aucune visite médicale n'était exigée, mais il fallait bien qu'il renouvelle son permis en France. « C'est là que c'est parti en cacahouète... Le test auditif n'était pas concluant, et on ne m'a accordé mon permis provisoire de six mois qu'à la condition que je me fasse appareiller de ma ??bonne'' oreille (la gauche) ». Ce qu'il fait dans la foulée, récupérant de fait son permis définitif.Cinq ans plus tard encore (en 2006), même scénario, malgré l'appareillage : « On m'a accordé le renouvellement en me prévenant que la prochaine fois, ça ne passerait pas ! J'ai fait l'autruche les cinq années suivantes. Eh bien figurez-vous qu'en 2011, on m'a encore dit que c'était la dernière fois, en m'accordant malgré tout le précieux sésame ».Séparé de sa femme au moment de son rapatriement professionnel en France, Frédéric avait tout mis en place pour partir s'expatrier au Québec. Mais à cause d'un contrat de parrainage mal libellé par l'employeur qui s'était engagé pour deux ans, il a été renvoyé en France au bout d'un mois ! « J'avais tout vendu, et j'ai atterri chez ma grand-mère ! Depuis, j'ai connu ma compagne actuelle et on est partis s'installer en Bretagne ».C'est là, dans le Finistère, qu'il a trouvé du travail en national chez Perrenot, en 2015. « Je l'ai tout de suite prévenu qu'on risquait de me dire en 2016 que cette fois, c'était foutu pour moi en tant que routier ». Depuis le temps qu'on lui disait qu'il devait envisager un autre métier, il fallait qu'il se reconvertisse dans un boulot qui lui conviendrait. Dès 2015, il prend donc le volant à mi-temps pour préparer son changement de cap. Il choisit de s'installer en tant que photographe dans l'immobilier. « Je crée des visites virtuelles à 360° pour des agences dans toute la Bretagne. Mais je ne peux pas encore en vivre ».Heureusement que Frédéric a encore son métier de routier. « En me lançant dans cette activité de photographe, j'ai espacé mes périodes au volant et je ne roule plus que du vendredi soir au mardi matin... Finalement, c'est idéal comme situation, car là je ne vois quasiment personne ». Seul bémol : comme Frédéric ne roule que le week-end, il n'a pas de camion attitré et il est difficilement envisageable d'équiper toute la flotte d'une caméra couvrant tous les angles morts. « Ceci dit, à l'agence Perrenot de Landivisiau, il faut reconnaître qu'ils sont vraiment attentifs au confort de chacun ». En anticipant un refus définitif de renouvellement de permis en 2021, il était fin prêt à jeter l'éponge. Car malgré l'appareillage de son oreille gauche, il entend encore moins bien qu'il y a 25 ans, et ne peut plus lire que sur les lèvres. Ses interlocuteurs ayant désormais un masque, tout devient plus compliqué pour lui ! « Comme je ne peux plus rien comprendre, je dors très mal, je fais des cauchemars et ça provoque chez moi angoisse et dépression. Sans compter la fatigue déjà intense causée par les conséquences de la surdité elle-même ».Pour cette toute dernière visite, à sa grande surprise, il est tombé sur une femme médecin qui a juste vérifié sa vue et vaguement pris sa tension. « J'ai eu beau lui répéter clairement que je ne comprenais rien à ce qu'elle me disait avec son masque, elle m'a déclaré apte ». Du coup, Frédéric est presque dégoûté et se félicite de changer de métier. Du bidon, les visites médicales ?« Si je me fais klaxonner par une voiture à quelques mètres, il n'y a aucune chance que je l'entende. Et imaginez que j'écrase quelqu'un, je ne l'entendrai jamais hurler ! Je ne vois vraiment pas l'intérêt de ces visites médicales. J'aimerais bien savoir ce qu'en pensent les autres conducteurs routiers. Si c'est du bidon, c'est grave qu'on renouvelle le permis à des gens qui commencent à être des dangers potentiels ! ».Cela lui rappelle qu'un routier ayant déjà fait trois AVC et un infarctus lui a demandé un jour pourquoi il n'arrêtait pas de rouler, étant donné son handicap. « Il est un peu gonflé de me dire ça, étant donné que lui-même n'a pas arrêté non plus de rouler, et à plein temps de surcroît. Il m'a expliqué qu'il ne pouvait pas se le permettre pour des raisons financières ».Frédéric fait effectivement le choix de continuer malgré son handicap, mais lui explique surtout ça par la passion qui coule dans ses veines : « Mon oncle roulait au Moyen-Orient, c'est de famille ». D'ailleurs, il a cru mourir d'ennui en travaillant deux mois dans un entrepôt en préparation de commande.Et le jour où j'aurai un accident ?Une question le taraude malgré tout : « Le jour où j'aurai un accident, comment ça va se passer ? Je suis malade à l'idée que quelqu'un pourrait mourir à cause de moi. On me dira : ??vous saviez, et nul n'est censé ignorer la loi'' ». Justement, que dit la loi à ce propos ? (voir encadré p.49) Il a même fini par se demander si la réglementation a évolué au point d'autoriser à une personne aussi sourde que lui la conduite d'un poids lourd(1)... « Ça m'étonnerait beaucoup, quand même ».S'il était déclaré inapte au travail, Frédéric pourrait envisager de se faire poser un implant cochléaire (35 000 € remboursés par la Sécu) et bénéficier d'une aide financière pour tenir quelques mois sans travailler, le temps que son oreille gauche s'adapte. « On m'a dit que ça peut prendre jusqu'à deux ans... ». Pour l'instant, il maintient son fonctionnement en roulant juste de nuit le week-end.Comment fait-il pour entendre les gens au téléphone ? « Je dispose d'un appareil connecté entre le téléphone et ma prothèse auditive. Il faut que je surveille bien la batterie, car si elle me lâche, je suis mal ! ». Et puisqu'il faut bien s'occuper l'esprit sur les longues distances, Frédéric a téléchargé l'appli payante di.fm, où il n'y a que de la musique, sans personne qui parle. Il connecte son téléphone à l'autoradio via bluetooth et pousse le son.Et avec son exploitant, il fonctionne au maximum par mails, sauf en cas d'urgence. Mais justement, le travail est adapté pour éviter les urgences. « Il sait que je peux ne pas me réveiller au moment voulu. Je mets mon réveil en vibreur sous mon oreiller, et je croise le doigts pour sentir les vibrations quand ça sonne ».Le routier sourd en profite pour remercier chaleureusement son chef d'agence et les gens du bureau, qui ont su s'adapter à son handicap. « Mon rythme de travail et l'absence de manutention au dépôt, c'est presque le Club Med, pour un conducteur ! ». lQue dit la législation ?Selon les critères d'aptitude médicale au permis de conduire de véhicules lourds, le renouvellement du permis ne peut être autorisé que si le conducteur entent une voix chuchotée à au moins 1 m, et une voix haute à 5 m.«Avant chaque contrôle médical, le candidat ou le conducteur remplit une déclaration décrivant loyalement ses antécédents médicaux, une éventuelle pathologie en cours et les traitements pris régulièrement », lit-on dans la classe III de l'Arrêté du 18/12/2015 modifiant celui du 21/12/2005, qui aborde notamment la liste des pathologies ORL incompatibles avec le maintien du permis de conduire pour les véhicules du groupe lourd.Si la déficience auditive est « modérée », et plus précisément progressive ou ancienne, comme dans le cas de Frédéric, la limite de référence est de 35 décibels jusqu'à 2 000 Hz (voix chuchotée au-delà d'1 m, voix haute 5 m). Ce niveau d'audition peut être obtenu par prothèse ou intervention chirurgicale. Le véhicule doit être doté de rétroviseurs bilatéraux.(1) Voir le cas d'Audrey, routière sourde qui roulait pour la Snat à St-Nazaire, dans un reportage paru dans LR n°969 d'octobre 2018. Elle n'a pas non plus eu de problème pour voir son permis reconduit.