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N°994 - Janvier 2021 Texte : Marie Fréor · Photos : Fréor & X D.R. Portrait Patrick Pinson, 54 ans 30 ans de maison Ça devient rare, les conducteurs qui font quasi toute leur carrière chez les mêmes patrons... Patrick, formé à l'école d'Andrésy, a trouvé l'harmonie en s'installant en Corrèze, d'où il fait chaque semaine deux tours sur Paris pour les Transports Dumont. L'international et l'aventure, ce n'est pas pour lui, malgré son attirance pour le Québec. Cet homme tranquille préfère garder du temps pour sa famille et ses hobbies. «Je le sens mal ! Regardez, les camions sont à touche-touche à l'entrée du dépôt, je ne serai sûrement pas ressorti à temps pour terminer mon programme de la journée ». On est à Chennevières-sur-Marne, sur la base Franprix, un Lundi aux alentours de 12 h. Alors qu'en temps normal, les formalités avant le déchargement s'enchaînent relativement vite, cette semaine-là n'a que 4 jours et l'afflux de marchandises perturbe les process. Même si ça coince de partout sur la plate-forme, Patrick Pinson prend les choses avec philosophie. Parti à 3 h au volant de son Volvo FH 460, il a pourtant déjà huit heures de volant derrière lui. « Le problème, c'est que du fait que je suis parti avant 5 h ce matin, je ne peux travailler que dix heures tout confondu : conduite, attente et chargement... J'ai droit à une amplitude de 12 heures au lieu des 15 heures habituelles ». Même pour déposer ses papiers à l'accueil conducteurs, il faut patienter une bonne demi-heure. A 13 h 30, le conducteur basé en Corrèze n'a toujours pas obtenu de numéro de quai. Déjà une heure dans la vue, et ça promet de durer encore longtemps. « J'aurais dû être à Pithiviers à 15 h pour recharger, à plus d'une heure et demie d'ici, lâche Patrick en raccrochant. Vu l'heure, la journée est foutue, de toute façon ! Et je ne suis évidemment pas le seul dans ce cas. Les autres, c'est le même topo ». Un coup de fil aux Transports Dumont s'impose pour reprogrammer la suite de la tournée... La complicité entre le patron et son conducteur rend les choses plus faciles. « Bon, quand tu vides, tu me dis, j'aviserai. Tu as regardé le match hier soir ? ». C'est notamment pour ça que Patrick a dépassé les 30 années d'ancienneté dans cette petite boîte du Lot, basée à Biars-sur-Cère, près de Brive-la-Gaillarde. Il a huit collègues qui roulent comme lui en national, et deux en régional. « Quand on rentre, on ne fait rien. On pose tout au dépôt chez Dumont, et les régionaux prennent le relais ». Merci patron Ce reportage est l'occasion pour lui de remercier son patron. « Toutes ces années, mon employeur m'a fait confiance, m'a soutenu dans les coups durs. On pense souvent que l'herbe est plus verte dans le pré d'à côté. J'aurais pu, en allant voir ailleurs, gagner plus, ou bien faire des trajets plus intéressants, notamment de l'international. J'ai préféré rester dans une entreprise familiale où je me sentais bien, respecté, payé en temps et en heure ». Prendre son mal en patience, c'est le lot quotidien de Patrick, comme nombre de routiers qui livrent les bases et ne savent jamais à quelle heure ils vont en ressortir. « Du coup, je loupe aussi la possibilité de manger chaud pour 5 € à la cantine du dépôt Franprix ». Il en sera quitte pour sauter le repas, de peur d'être gagné par la somnolence sans moyen de faire une sieste. Par contre, il faut reconnaître que les sanitaires en face des quais de chargement sont nickels, avec douches et distributeurs de boissons. Retrouvailles inattendues Après un nouveau passage à l'accueil chauffeurs, il revient enfin avec un numéro de quai... et un copain ! « Dans la queue, j'ai retrouvé Kiki, qui reprend tout juste le volant. Ça fait partie des bonnes surprises de la vie ! Je l'ai connu quand il roulait pour une grosse maison de Brive, avant sa carrière de commercial pour Mercedes... ». La concession où Kiki travaillait a été vendue, et il ne s'est pas entendu avec la nouvelle direction. « J'ai recherché dans le commercial, explique-t-il, mais ce n'est pas la meilleure période ! Alors j'ai repris le cerceau. Ça fait drôle ! ». Une fois son Volvo garé au quai qui lui a été assigné, Patrick file redonner les clés à la réceptioon. « Tant qu'ils ne les auront pas, ils ne programmeront pas le déchargement. Et là, ça peut facilement durer une heure et demie, donc je n'ai aucune chance d'être ressorti avant au moins 15 h, alors que j'avais rendez-vous à midi ! Le dépassement d'amplitude me pend au nez. C'est rare, mais en cas de contrôle, c'est mon patron qui prend en charge l'amende ». Les attentes sont dues au manque de place Car d'ordinaire, chez Dumont, les conducteurs dépassent rarement les 186 heures et sont toujours dans les clous. « En national, on fait deux tours Brive-Paris par semaine. Le seul truc qui nous met dedans, c'est les clients... La plupart des problèmes d'attente sont en fait des problèmes de place disponible. Il faudrait que les caristes puissent décharger tous les camions d'un coup, mais ils ne sauraient plus où poser les palettes sur le quai, avant de les scanner, de les étiqueter et de les emmener au stockage ». Patrick est certes devenu corrézien, mais il est né à Paris, en 1966. « Mon frère et moi, on allait en vacances chez nos grands-parents maternels, près de Brive. Un ami de la famille faisait Brive-Paris trois fois par semaine en viande pendue. C'est lui qui nous ramenait à la fin des vacances. Il déchargeait aux Halles de Rungis, où notre père nous récupérait puisqu'il y travaillait comme flic (dépôts de plainte, saisies des douanes, surveillance, PL immobilisés...) ». Ancien d'Andrésy Quand Patrick a découvert l'école des routiers d'Andrésy lors d'une journée portes ouvertes, il a su que c'est là qu'il voulait aller. Il s'est d'abord fait blackbouler au concours d'entrée, mais il était si déterminé qu'il a redoublé sa troisième avant de retenter le coup. « A Andrésy, j'ai passé deux belles années. Il y avait des moyens importants et de bons profs, dont Paulo Morard, qui nous a fait faire un tour de France pour notre semaine de fin d'études : on conduisait à tour de rôle sur tous types de route, de jour comme de nuit... C'est aussi à Andrésy que j'ai connu ma future femme. Elle y servait à manger ». Le CAP en poche à 18 ans, il tente sa chance en Corrèze, où il a embarqué sa petite famille (un bébé est en route). Mais il se casse les dents sur des patrons réticents à laisser le volant à un tout jeune homme. « Il faut dire qu'ils prenaient un risque : pour la zone longue, il fallait une licence qui coûtait le prix d'un camion ! », se souvient Patrick. Retour sur Paris... Des débuts en rail-route Sonotrans, la boîte qui lui donne alors sa chance, n'existe plus aujourd'hui. Elle faisait du rail-route à Rungis. « C'était dur ! Tous les jours levé à 4h, je récupérais les caisses de primeurs à la gare de Créteil et les déchargeais aux Halles de Rungis jusqu'à 8h30. Puis je rechargeais dans toute la région diverses marchandises, avant de renvoyer la caisse sur Avignon (où était le terminal de Novatrans) via la gare de Créteil ». Plus de deux ans où il apprend à se lever tôt, à se mettre à quai, à manipuler toutes sortes de matériels et de caisses, des palettes et du vrac. Une envie de changer le pousse à accepter un travail en porte-voitures sur l'Ile-de-France, pendant la même durée. Soit cinq ans d'expérience qui le rendent enfin apte à postuler à nouveau dans sa Corrèze chérie. « Le gérant de Dumont (près de Brive) m'a appelé un vendredi. Il voulait me voir, alors que cinq ans plus tôt, son père ne m'avait pas donné ma chance. J'avais à nouveau posé ma candidature, séduit par leur matériel propre et leur bonne réputation. Et puis je connaissais un chauffeur dans la place ». Aussi sec, Patrick descend, signe un contrat le lendemain et en 15 jours, déménage tout son petit monde à Brive (entretemps, il a eu un deuxième fils). Son intuition était bonne : trente ans plus tard, il y est encore ! « L'avantage, c'est qu'on fait du régulier, en passant parfois à la maison entre deux tours. Et puis la règle est simple : d'abord on fait notre coupure, après on vide. Hors de question de stresser et de courir en permanence ». Retrouver la Corrèze lui a aussi permis de développer ses hobbies : retaper une maison avec sa femme, jardiner, travailler le bois, faire de la mécanique... Des goûts simples qui expliquent qu'il n'ait jamais eu envie d'aventure et d'international. « Je ne suis pas un ambitieux, plutôt un casanier », résume Patrick, qui est tout de même fasciné par le mode de vie des routiers au Québec, et surtout par le matériel spacieux dont ils disposent, même s'il sait qu'il n'ira jamais là-bas, ne serait-ce que parce qu'il ne supporte pas l'avion. « Les Québecois sont restés dans le métier traditionnel qu'on avait avant. Je m'intéresse à eux en écoutant Truck Stop Quebec Radio, sur laquelle je suis tombé par hasard sur internet il y a une dizaine d'années. Les interventions de Benoît Therrien me rappellent celles de Max Meynier ! ». Le fidèle conducteur de Dumont a testé l'exploitation à l'occasion de deux remplacements au bureau. « Ce n'était pas mon truc. Les affréteurs qui râlent, la jalousie des collègues, la nécessité de tout avoir dans la tête en même temps... De bons exploitants sont capables de gérer 40 à 50 PL à eux seuls, mais sûrement pas moi ! ». Dans trois ans, le CFA Patrick espère bien finir sa carrière chez Dumont. « Dans trois ans, je compte bénéficier du CFA, à 57 ans. Tant pis pour les 75 %, je préfère ne pas attendre davantage, plutôt que de risquer de ne plus pouvoir en profiter du tout, s'il n'est pas maintenu. Il sera temps de passer à autre chose et de m'occuper enfin de ma famille ». Sa femme et ses enfants l'ont soutenu tout au long de sa carrière, et pour lui le moment est venu d'être à leurs côtés. « Il n'est pas facile d'être femme de routier, soupire Patrick. Elle doit tout gérer, l'éducation des enfants comme les problèmes du quotidien. Malgré ça, la mienne ne m'a jamais demandé de changer de métier ». L'absence régulière, ses enfants aussi l'ont acceptée, « mais je suis certain que les dimanches où je partais, ils auraient parfois préféré que je le passe avec eux ». Pas de regrets, juste de la nostalgie Est-ce que c'était mieux avant, comme on l'entend partout ? « Pas sûr. C'était différent. Une autre ambiance, avec un boulot plus dur et plus dangereux. Les routes et le matériel ont énormément évolué. On dormait beaucoup moins et les cabines étaient très rustiques. Mais il régnait une véritable entente ». Chez Dumont, chacun avait un pseudo et se refilait des tuyaux via la CB, genre « Tu diras à Mimi que je vais manger à l'Escale ». « Le vendredi, il nous arrivait de rentrer sur Brive en se suivant à 5 ou 6 camions », se souvient Patrick, qui ne regrette rien pour autant : « Nul doute que le transport va encore changer dans les années à venir. Peu importe, ça reste un beau métier que je fais avec passion ».