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N°987 - Mai 2020 Profession Les services autoroutiers Très inégaux Sur tout le réseau routier français, la mise en place des mesures barrière s'est traduite par la fermeture de la restauration assise, y compris sur les aires de service. Si des concessionnaires autoroutiers comme Vinci et Sanef mènent des actions qui montrent leur envie de rendre aux conducteurs des services décents, ce n'est pas le cas sur tout le réseau français, loin de là. Le gouvernement s'était engagé dans la deuxième quinzaine de mars à ce que les conditions s'améliorent pour les conducteurs routiers en mal de sanitaires, d'aires ouvertes et d'un minimum de restauration. Il y a certes eu des améliorations, mais malgré les efforts entrepris depuis quelques temps par certaines sociétés d'autoroutes en termes d'accueil, les remontées du terrain laissent penser que de nombreux sanitaires notamment sont toujours inaccessibles. Christèle Gillois, patronne de la société de transports éponyme, se bat pour que la situation de ses conducteurs reste gérable (voir reportage p.57). Cette femme a beau rester philosophe, elle ne décolérait pas début avril contre les sociétés d'autoroute qui « prennent l'argent des usagers et sont incapables d'assurer un service correct pour les conducteurs »... Entretemps, Christèle Gillois reconnaît que la situation a évolué. Depuis le 10 avril environ, Vinci et la Sanef ont mis en place des actions en place qui changent la donne (voir encadrés p.34 et 36). « Sur certaines aires, on offre à mes conducteurs un plateau-repas, du gel hydro-alcoolique et les douches sont gratuites (NDLR : ce qui devrait être la règle partout) ». Par contre, selon elle, le problème qui perdure, c'est que seules les aires munies d'une station-service avec boutique garantissent le service des sanitaires a minima. Beaucoup de simples aires de repos (surtout dans la zone s'étendant entre la région Bretagne, Pays-de-Loire et Hauts-de-France) sont carrément inaccessibles, ce qui rend impossibles les coupures légales. Encore trop d'aires de repos fermées « Etre contraint de s'arrêter sur les bandes d'arrêt d'urgence est extrêmement dangereux. Vous avez déjà vu un camion rentrer dans un autre camion ? Ça m'est arrivé un jour et j'en tremblais encore quelques heures plus tard. C'est quasiment criminel de fermer les aires et de condamner les conducteurs à se poser sur les BAU ! ». Sanitaires fermées signifie aussi problèmes sanitaires tant les pelouses deviennent des toilettes à ciel ouvert. « Le plus incroyable, c'est que les sociétés d'autoroute se reposent sur les gestionnaires de station-service pour assurer le minimum syndical alors que certaines aires dont ils sont les seuls responsables ne sont pas ouvertes pour qu'ils n'aient pas à les entretenir. Ce service est pourtant bien inclus dans le montant du péage, qui lui n'est pas devenu gratuit ». Bravo aux mairies ! La patronne des Transports Gillois en profite pour tirer son chapeau aux mairies des petits villages sur les nationales qui mettent à la disposition des conducteurs en transit les sanitaires de leurs installations sportives. « Par exemple, à Ballots (53), une amie m'a demandé ce que sa commune pouvait faire, et une fois les sanitaires de leur gymnase ouverts (ils sont nettoyés régulièrement par le personnel communal), elle a transmis cette initiative à l'Association des maires de France. Depuis, je pense que l'idée a bien essaimé. Je trouve ça chouette ». Sur l'aire des Volcans, sur l'A71, jusqu'à fin mars, toutes les toilettes étaient fermées. Ce qui n'est pas vraiment à l'honneur d'APRR. Ailleurs sur le réseau français, pour éviter que les portes soient forcées par les routiers en colère, les conducteurs ont découvert que ces portes ont carrément été retirées de leurs gonds pour empêcher toute intimité et surtout forcer les clients à aller faire leurs besoins dans la nature, ce qui peut leur valoir une amende de... 68 €. « Il y a certesdes progrès, reconnaît Pierre, un conducteur en national. A moins que ce soit nous qui ayons pris l'habitude de ne pas toujours bénéficier de services acceptables. Beaucoup de gérants d'aires de service jouent le jeu, mais pas tous de la même façon : certaines stations laissent libre accès au magasin et aux sanitaires 24h/24, d'autres ferment l'accès au magasin et c'est le personnel qui t'apporte ce que tu lui demandes. D'autres encore font en sorte d'ouvrir leurs sanitaires de 7 h à 19 h et après, c'est système D ! » Pour le nettoyage, c'est au cas par cas Pour ce qui est du nettoyage, c'est toujours le même problème depuis des années (pas seulement depuis la crise Covid), selon Pierre : « Les uns le font très régulièrement, voire après chaque passage, d'autres une fois par heure, d'autres encore une seule fois par jour sous prétexte de restriction de personnel. Dans cette période où les conditions sanitaires devraient être irréprochables pour limiter les risques de propagation, c'est juste lamentable ! Ceci dit, il ne faut pas se leurrer : certains chauffeurs (et pas que les étrangers) sont aussi des gros porcs ». Il faut reconnaître que les gérants de stations-service sur autoroute, au vu de leur chiffre d'affaires en chute libre, ont dû réduire leur personnel au minimum. Car même les poids lourds, qui sont quasiment les seuls à circuler ces jours-ci, font pour la plupart le plein dans les cuves de leur entreprise. Et, plutôt que de risquer de trouver porte close pour s'alimenter, de nombreux conducteurs emmènent avec eux ce qu'il faut pour la semaine. Dans ces conditions, on peut imaginer une mesure qui encouragerait davantage les gérants de stations-service à entretenir leurs sanitaires souvent et efficacement : pour compenser les coûts que ça implique pour eux alors qu'ils ont perdu l'essentiel de leurs sources de revenu (carburant, restauration, boutique...), la société d'autoroute à laquelle ils paient un droit pourrait leur en faire cadeau le temps que la crise durera. Ou pourquoi ne pas rendre carrément gratuites les autoroutes, comme pendant le Covid en Chine ? On comprendrait alors mieux l'absence de service sur certaines aires. A bon entendeur... l Vinci, le bon élève A peine deux semaines après le confinement, des actions pro-routiers ont été menées assez rapidement sur le réseau Vinci, dont une demi-pizza et une boisson offerts jusqu'à 21h sur une vingtaine d'aires. Ou encore un lavomatic mis à disposition. «Depuis le début du confinement, annonce Vinci, nous avons veillé à maintenir la disponibilité de nos services essentiels (boutique alimentaire, sanitaires, douches...) sur les aires en collaboration avec les enseignes nationales telles que Total, Shell, Avia, Leclerc etc. ». A noter aussi une carte des aires disponibles sur le site vinci-autoroutes.com en cliquant sur « disponibilite-services-aires ». On y voit notamment que la plupart des aires de repos (sans stations-service) sont ouvertes : 8 seulement sont fermées, sur 266. Si ce n'est pas le cas, contrairement à ce que mentionne la carte, appelez le 3605 (appel non surtaxé) pour le signaler. Ce service téléphonique gratuit est dédié aux routiers. Parmi les initiatives « solidaires », le réseau autoroutier fait savoir qu'il offre des cafés à l'heure du petit-déjeuner sur toutes les aires de service tous les jours de la semaine. Ainsi que des repas chauds distribués à partir de food-trucks pour les routiers sur une vingtaine d'aires (un jour au moins pour chacune) ; parallèlement des « kits confort » sont proposés, avec la possibilité de remplir des flacons de gel hydroalcoolique. Certaines aires, comme le parking sécurisé PL de Lunel, offrent en plus des fruits frais en partenariat avec un producteur local. Et pour Pâques, des chocolats ont été distribués sur d'autres, toujours en partenariat avec des commerçants et chocolatiers locaux, sur l'A8, l'A11 et l'A63, et des nougats sur l'A7. Un Lavomatic gratuit sur l'A10 Un service gratuit est venu s'ajouter à la distribution des repas chauds : sur l'A10 en Gironde, les routiers ont eu la surprise de trouver sur l'aire de l'Estalot (en direction de Bordeaux) deux machines à laver (et sèche-linge) mises à leur disposition pour nettoyer leur linge, le soir. Cette opération est renouvelée tous les jeudis sur cette aire, et le mardi sur l'aire de Meillac (sur l'A10 aussi). Ainsi que sur l'aire du village Catalan sur l'A9 tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi inclus, toujours le soir. Les efforts de Vinci sont certes louables, mais pas assez généralisés si on en croit le témoignage des conducteurs. Sur l'aire du Roussillon par exemple, qui par essence est dédiée aux routiers (comme l'indique le panneau « aire réservée aux routiers »), la station-station assure une permanence, mais la boutique est inaccessible. « On peut juste acheter ce que l'unique personne à la caisse extérieure propose, sans qu'on ait vraiment le choix. Les toilettes sont ouvertes via une porte extérieure, mais pas nettoyées... Les urinoirs sont condamnés », assure Laurent Millot, en international en transport alimentaire et produits pharmaceutiques. De bonnes surprises sur les nationales... «Une initiative qui doit être remerciée pour sa démarche », nous a signalé un lecteur, à qui ça a fait plaisir au cœur de se voir distribuer un pack repas à emporter, complet et gratuit ! C'était sur la nationale 88, quelques kilomètres seulement après Rodez, à la Loubière en direction de Séverac-le-Château. Cette opération de soutien a été coordonnée par un collectif d'habitants de ce village aveyronnais de 1472 habitants en partenariat avec la supérette du village. 80 paniers sont distribués par jour... Et ce n'est qu'un exemple parmi des dizaines d'autres. Une offre de restauration repensée sur le réseau Sanef La Sanef aussi fait semble-t-il de gros efforts pour que les conducteurs routiers bénéficient d'un service vital. Le réseau Sanef affirme avoir « totalement repensé leur accueil sur les aires de service, tout en maintenant l'accès aux services essentiels 24h/24 et 7j/7 ». On trouve parfois sur la vitrine de la boutique des aires de service le label « Pause Partenaire ». Cela signifie qu'on y trouve un café gratuit, un menu à prix remisé (de 2€ à moins de 12€, avec des formules froides et chaudes), un kit hygiène... Leur liste actualisée quotidiennement se retrouve sur www.sanef.com. Par ailleurs, quelques foodtrucks sont régulièrement présents sur ses principales aires de service. Quid des 124 aires de repos ? Chaque jour, les équipes des centres d'exploitation garantissent leur bon fonctionnement et procèdent au nettoyage des sanitaires. Elles s'assurent également quotidiennement que les 72 aires de service maintiennent, 24h/24 et 7j/7, l'accès aux carburants, aux sanitaires, aux douches, aux boutiques proposant également des produits alimentaires ou à une restauration à emporter. La réaction d'un gérant d'aire de service au dénigrement ambiant Début avril, un gérant d'aire de service (dont nous préservons l'anonymat) a tenu à lancer un cri de colère en donnant son point de vue, ce qui est bien légitime. On lui laisse la parole. Depuis quelques semaines une campagne de dénigrement envers les sites autoroutiers est menée. Je vois passer régulièrement des propos diffamatoires envers ma profession. Je gère, avec ma petite société, une petite aire sur autoroute. En application des directives ministérielles, mes deux restaurants ont fermé le 14 mars à minuit. Par contre, mes toilettes, mes douches, mes distributeurs de café et ma boutique sont accessible 24h/24 et 7j/7. La quasi totalité des gérants indépendants, sur autoroutes, sont dans le même cas que moi. Il est vrai que certaines enseignes n'ont pas joué le jeu. Ces-dites enseignes sont des groupes nationaux, voire internationaux, qui gèrent leurs sites avec du personnel (ils se reconnaîtront). Sur nos sites, nous les petits patrons de PME avons mis dans un premier temps un maximum de nos collaborateurs en sécurité, par le biais de congés ou chômage partiel. Pour pouvoir continuer à accueillir les routiers, seuls utilisateurs à l'heure actuelle de l'autoroute, mon épouse, moi-même et sept de mes salariés continuons à assurer un service des plus parfaits qu'il puisse l'être. Nous sommes tous les jours exposés à ce virus, que ce soit à la caisse ou lors du nettoyage des douches, toilettes et parking. Ma boutique est alimentée en denrées de première nécessité ainsi qu'en produits frais et sandwichs. Je jette 80 % de ces produits, en cette période, puisque les routiers n'achètent rien dans nos boutiques. 95 % de ma clientèle de routiers est étrangère. Ces clients me rapportent environ 1,20 € TTC (prix de la baguette) et éventuellement 1,40 TTC (café au distributeur). Ils utilisent gratuitement mes douches toute l'année, ainsi que les toilettes, qu'ils laissent dans un état qui vous surprendrait. Ils me coûtent 60 heures de nettoyage par semaine sur le parking, où mes employés collectent des dizaines de bouteilles d'urine et de la matière fécale laissée au pied de leurs camions. Entendre aujourd'hui les routiers français se plaindre de l'état de nos douches me semble fortement déplacé. Car, excepté quelque cas, ils ne sont pas nos clients... Quid de l'accueil chez les transporteurs ? L'autoroute n'est malheureusement pas le seul lieu où les conducteurs ont parfois la sensation de ne pas être traités dignement. Les transporteurs qui ont une base logistique où des concurrents viennent livrer ou charger ne sont pas toujours au top non plus... Alors que quelques transporteurs font l'effort d'accueillir dignement tous les conducteurs auxquels ils ont affaire dans leurs locaux ou sur leurs bases, qu'ils soient de chez eux ou non, d'autres leur font sentir qu'ils n'ont droit à rien. A la mi-avril, un conducteur en national dénonçait notamment les conditions d'accueil dans deux sites Combronde (Montreuil Bellay - 49 et Thiers - 63) : « Les conducteurs des sociétés tierces qui viennent charger ou livrer chez eux n'ont pas accès aux sanitaires et aux machines à café. A Montreuil, pas non plus de simple point d'eau où se laver les mains. ?'Vous n'êtes pas de l'entreprise'', nous dit-on simplement. Je suis outré ! En trente ans de route, c'est du jamais vu ». Ce même conducteur souligne que les lettres de voiture ne sont plus émargées par l'expéditeur. « Du coup, je note dessus ?'refus d'émargement'', mais je ne suis pas en règle ». Texte : Marie Fréor · Photos : Audet, Leligny et X D.R.