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N°983 - Janvier 2020 Profession Après la catastrophe de Mirepoix Quel avenir pour les ponts français ? Le dernier effondrement de pont en date est celui de Mirepoix-sur-Tarn. Pour une fois, il ne semble pas que la conception et l'entretien du pont soient en cause, mais c'est l'occasion de revenir sur l'état des ponts français. Un dossier assez chaud qui avait été réactivé par la catastrophe du pont autoroutier de Gènes en 2018 (43 morts). Dès le début de l'enquête qui est toujours en cours suite à l'effondrement du pont de Mirepoix-sur-Tarn (deux morts, un conducteur routier et une adolescente de 15 ans), le procureur de la République a confirmé que le porte-engins de la société de forage Puits Julien qui s'est engagé imprudemment sur cet ouvrage suspendu dépassait largement le poids maximum autorisé, alors que le pont était explicitement limité aux véhicules de 19 t. En effet, au vu de l'attelage tombé à l'eau, on estime le PTRA du Scania 620 à 54 t au bas mot : d'un empattement de 3,80 m, le tracteur pèse environ 13 t, la remorque 4 essieux environ 16 t à vide, et la foreuse Caterpillar 320 à peu près 25 t (s'il s'agit bien de celle qui figure sur la photo mise en avant sur le site de la société). L'entreprise ayant déménagé juste en face du pont de Mirepoix, elle a tout bonnement été tentée d'éviter des détours quotidiens de 2 km. Or les ponts peuvent endurer des surcharges, jusqu'au jour où... En janvier 2015, nous avions déjà abordé le sujet des ponts défaillants (voir LR n°928), mais cela concernait alors surtout l'Allemagne. Ça s'ouvrait ainsi : « A tout bout de champ, on nous donne l'Allemagne en exemple... Est-ce bien raisonnable, alors même qu'on assiste au délabrement inexorable de son réseau routier ? Les camions ne peuvent plus atteindre certaines usines sans d'interminables détours ». On y signalait notamment que les ponts dangereux pour les camions y étaient au nombre de...10 000 ! Ce qui nous amenait à conclure : « Cette situation est particulièrement intenable pour le transport routier. Car outre les ralentissements qu'entraîne le mauvais état des routes, certaines régions se retrouvent totalement isolées du reste du tissu industriel allemand et européen, leurs ponts étant interdits aux camions ». On signalait notamment que depuis plus de deux ans (NDLR : on est alors en 2015), le pont de l'A1 sur le Rhin à Leverkusen était fermé aux camions. A noter que depuis 2017, un « viaduc autoroutier » est en construction pour remplacer ce pont, qui devrait être terminé en 2020. En France, suite aux catastrophe du pont de Gênes en 2018 (plus de 40 victimes), avant même celle de Mirepoix-sur-Tarn, une mission d'information parlementaire a été diligentée sur la sécurité de ses ponts, dont les conclusions sont inquiétantes : « Compte tenu de l'état des ponts, nous ne sommes pas à l'abri d'un drame. Nous sommes en risque », affirme le sénateur Hervé Maurey, chargé de la mission, qui a dû reconnaître qu'on ne connaît pas le nombre exact de ponts routiers en France ! Un pont sur dix en mauvais état Leur nombre est évalué entre 200 000 et 250 000, mais sans recensement à l'appui ! En prenant la fourchette haute (250 000), la mission estime qu'un sur dix est en mauvais état, c'est-à-dire qu'ils posent un problème de sécurité. Parmi ceux gérés par l'État français, 1 750 présenteraient un risque d'effondrement à terme. 18 à 20 % des ponts gérés par les communes ne sont pas complètement sûrs. Quant à ceux gérés par les conseils généraux, cinq ponts par département doivent impérativement être reconstruits dans les cinq ans. Il faut se souvenir du mur de soutien du pont de Gennevilliers sur l'A15 qui s'était affaissé en mai 2018 (sans victimes). Le pont a été fermé quelques jours et la circulation a été amputée d'une voie pendant dix mois. Plus modestement, à Beumontel (Eure), un pont a dû être fermé plusieurs mois car un de ses piliers s'était effondré dans la rivière en août 2018. L'influence de Waze Le rapport précise que ces ouvrages ont d'autant plus de risques de se dégrader qu'ils sont soumis à un usage non prévisible lors de leur construction : « Certains petits ponts peuvent être fragilisés par la multiplication des poids lourds, l'utilisation intensive d'applis comme Waze ou les effets du dérèglement climatique ». Selon le rapport, l'État consacre seulement 45 millions d'euros par an pour ses ponts quand il faudrait mettre 120 millions pour les garder à niveau. La situation n'est pas plus brillante pour les ouvrages gérés par les conseils départementaux : à cause de la baisse des dotations budgétaires, ces derniers ont réduit de 30 % leur budget consacré à la voirie. Un plan Marshall Pour sortir de cette spirale infernale, Hervé Maurey préconise un «?plan Marshall?». Objectif : à partir de 2020, l'État devrait consacrer 120 millions par an à ses ponts, et créer un fonds de 130 millions par an pendant dix ans à allouer aux collectivités locales, afin que celles-ci fassent faire un diagnostic dans les cinq prochaines années et fasse réparer leurs ponts dans la décennie, comme ce fut le cas pour les tunnels après la catastrophe du tunnel du Mont-Blanc.  Un fonds d'aide pour la remise en état des ponts gérés par les collectivités Lors de l'examen des crédits des collectivités territoriales dans le cadre du projet de loi de finances 2020 en décembre, le Sénat a réussi à faire adopter la création d'un fonds d'aide de 10 millions d'euros pour amorcer les travaux de rénovation d'ouvrages d'art. Sur les 25 000 ponts en mauvais état, 16 000 sont gérés par des communes, a précisé Hervé Maurey, rappelant qu'en Seine-et-Marne, de nombreux ponts sont fermés « faute d'entretien » et que dans son propre département (l'Eure), « un pont a perdu un pilier, soit 300 000 € de réparations, sans aucune aide ». La ministre de la Cohésion des territoires, Jacqueline Gourault, envisage de créer au sein de l'Agence nationale de la cohésion des territoires un programme dédié à cette préoccupation. Elle a rappelé que « des crédits de droit commun » existent déjà pour prendre en charge ces travaux. Gagner quelques minutes Le rapport d'information « Sécurité des ponts : éviter un drame » rendu public en juin 2019 fait ressortir le non-respect par certains camions du poids limite des ponts. Patrick Chaize, corapporteur de la mission d'information sur la sécurité des ponts rendue publique en juin dernier, souligne que les règles de limitation de poids ne sont pas toujours respectées : « Pour éviter de faire des détours, des camions passent malgré tout, mais aussi des engins agricoles ». Quel conducteur routier n'a pas déjà fermé les yeux sur les panneaux de limitation de poids posés en amont de ponts, histoire de gagner de précieuses minutes pour maintenir la cadence ou rattraper un retard imprévu ? « On pense peut-être trop facilement qu'il y a une tolérance de charge », avoue Alain, conducteur de marée en national. Autre cause trop fréquente d'erreur : les GPS voitures utilisés par de nombreux conducteurs routiers, notamment étrangers. Rien n'indique du coup que le pont est interdit aux camions, aucune alerte ne les retient de s'y engager... Texte : Marie Fréor · Photos : X D.R.