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N°988 - Juin 2020 Profession Conditions d'accueil des conducteurs routiers Comment rendre ce métier à nouveau attractif Philippe Favrole, un ex-routier devenu cadre de la Stef, a renoué avec la route à l'aube de la retraite, par envie de reconduire. Constatant l'évolution assez désastreuse du métier, notamment en termes de respect, il a pris son stylo. Sachant que ses réflexions datent d'avant le Covid, on se dit qu'elles sont encore plus pertinentes aujourd'hui. Favrole formule des propositions pour attirer à nouveau les candidats. «Après avoir lu ce manifeste, vous ne pourrez plus dire : Je ne savais pas ! », s'exclame Philippe Favrole en guise d'introduction de sa publication destinée à sensibiliser ceux qui peuvent agir pour améliorer le respect vis-à-vis des routiers sur leurs lieux de livraison. Cette prise de conscience est indispensable : en pleine pandémie, la pénurie de conducteurs reste un problème d'actualité, en tout cas pour les entreprises en surchauffe. D'autant que le mauvais traitement subi chez les clients et sur les autoroutes, où ils ont fait office de pestiférés potentiels, a ravivé chez les routiers le sentiment d'être les boucs émissaires de service. C'est tout l'objet du manifeste publié par Philippe Favrole, qui l'a pourtant écrit bien avant la crise du Covid ! « Puisque le grand public a enfin compris que les conducteurs routiers sont tout aussi essentiels que les infirmières, on peut espérer toucher les acteurs concernés par l'accueil des routiers et les sensibiliser. Là, on est bien contents d'avoir nos conducteurs bien français sous la main. Encore faut-il qu'ils s'accrochent et se sentent valorisés ». Philippe Favrole va bientôt participer à une table-ronde organisée par la Chaîne du froid autour de son manifeste, pour ouvrir un débat constructif sur les solutions à la pénurie. Il pourra y développer les solutions auxquelles il a réfléchi (voir encadré p.43). « Chacun a une part à jouer. Ce débat devrait rassembler tous les acteurs proposant des lieux d'accueil pour les conducteurs : plates-formes logistiques, grande distribution, chargeurs, stations pétrolières ». Zéro service en contrepartie Même les pétroliers ont un rôle dans cette question cruciale du respect des conducteurs. « J'espère leur faire prendre conscience de faits tout simples et incohérents. Sur certaines stations spécifiquement dédiées aux professionnels, des centaines de camions par jour s'arrêtent le temps de faire le plein, avec zéro service en contrepartie, et pas une place de stationnement. Tout est ouvert en permanence à tout vent, sans personnel, et aucun sanitaire n'est disponible ». Un représentant de la grande distribution devrait aussi être présent, espère Philippe : « C'est bien de se substituer aux stations-service pour fournir du carburant. Mais il ne faut pas oublier la notion de service, justement, avec la possibilité d'aller aux toilettes, d'acheter une boisson, etc. En faisant le plein chez Carrefour, où trouve-t-on le lien social ? ». Et puis on y trouve zéro place de stationnement PL, alors que les stations de la grande distribution aussi sont censées fournir un service sanitaire et de repos. Il est vrai qu'aucune obligation n'est imposée à ce propos. « C'est cette absence de réglementation qui doit évoluer ». Le mot dignité revient beaucoup dans les commentaires postés par les routiers en période de confinement : « On ne demande pas d'avoir des repas gratuits... Juste un peu de dignité ! ». Selon Favrole, les mesures qui vont dans le bon sens ne coûtent pas des milliards. « Il s'agit avant tout de réformer les mentalités, avec une prise de conscience. Or les gens qui peuvent changer les choses ne sont pas forcément ceux qui sont sur le terrain. J'ai donc entrepris de les alerter ». Un sourire plutôt que des primes Pendant la crise, l'ex-routier a remarqué qu'on n'a pas beaucoup entendu « On veut des primes ». « Par contre tous les gars s'accordaient sur le fait qu'ils voulaient un sourire et des douches propres ». L'un des actes simples suggérés par Philippe Favrole serait de transformer le protocole de sécurité obligatoire chez les chargeurs et dans les plateformes logistiques en protocole d'accueil et de sécurité. Cela se traduirait par : « Je prends la responsabilité d'accueillir les personnes extérieures de la même façon que mes propres salariés ». Cette obligation a beau figurer dans le code du travail français, elle est rarement respectée... « Cela impliquerait aussi de faire en sorte qu'une femme de ménage vienne toutes les deux heures nettoyer les locaux, dans certaines plateformes qui accueillent 1 000 camions par semaine minimum. Qu'on ne vienne pas me dire que ça coûterait trop cher ! Ce n'est pas une question d'argent, c'est une question de volonté ». La fidélisation passe par l'écoute A lire le manifeste écrit pour alerter les consciences, on comprend que pour Favrole, il ne s'agit pas tant de décrier des pratiques que d'être constructif. Le premier travail qui pourrait faire bouger les choses commence au sein de l'entreprise de transport : « Le conducteur routier est devenu aujourd'hui un personnel rare. Leur patron a bien compris qu'il faut le fidéliser, l'écouter, l'assister. Ça peut se faire par le matériel, l'équipement, les primes, quelquefois par la mission aussi ». Mais selon Favrole, la société de transport s'attache surtout à utiliser judicieusement le conducteur, au maximum des possibilités de la RSE (règlementation sociale européenne) et du Code du travail, en exigeant de lui de plus en plus de transparence. Transparence quant à sa disponibilité, ses temps de chargement, son autonomie de route, ses prévisions horaires vis-à-vis du trafic routier, du choix de l'itinéraire qu'il empruntera et de ses pauses règlementaires. L'ex-cadre de la Stef est magnanime : « Malgré le timing, la pression du marché et les contraintes du trafic, rares sont les entreprises de transport qui ne respectent pas leurs personnels. J'ai pu en discuter avec de nombreux conducteurs, qu'ils soient français ou européens, homme ou femme, souvent au pied du camion, en attente de livraison ou de chargement. Ces derniers sont en général très satisfaits et aiment leurs entreprises ». A propos du manque de respect De sa propre expérience vécue en 2019, 29 ans après avoir lâché la route pour devenir cadre, les plus gros manquements envers le conducteur en termes de respect et de considération, c'est quand il se présente sur son lieu de chargement ou de livraison. Si certains chargeurs ou clients font « beaucoup d'efforts pour accueillir les personnels extérieurs », plus nombreux sont ceux qui sont « loin de l'excellence et ne connaissent même pas ou ignorent volontairement les préceptes basiques en matière d'accueil et de communication ». En matière d'accueil, voici quelques aperçus de « dialogues » auxquels Philippe Favrole a été confronté : •Transports comment ? T'es déjà venu ? •T'as rempli le cahier des entrées ? T'as une carte d'identité ? •Faut signer le protocole de sécurité ! •Tu charges pour où ? C'est qui le client ? •T'es tout seul, personne d'autre n'a le droit d'entrer ! •Faut pas stationner là. Changez de place, mettez-vous derrière, ... •C'est quoi ton nom, le numéro de ta semi ? Qu'est-ce que tu viens charger ? •Attends dans le camion, on t'appellera... (sans vous dire quand, ce qui est très pratique pour prévenir votre exploitant). « Le lien commun de ces phrases est toujours le ton employé, constate l'infiltré. Ça oscille entre l'agressif et l'irrespectueux, voire l'insultant. A aucun moment vous n'avez droit à un bonjour ou un s'il vous plait. Chez beaucoup de personnes, pas la moindre marque de respect ou de politesse, au mieux un grognement qui semblerait vouloir dire salut ou quelque chose qui y ressemble, et seulement si vous insistez en répétant plusieurs fois ??bonjour monsieur'', ou ??bonjour madame''... ». Les conditions d'accueil Lorsque vous êtes dans une entreprise pour charger ou décharger, il se peut que vous ayez à attendre votre tour ou votre rendez-vous de chargement jusqu'à deux heures et plus. Or, pendant cette attente, bien que vous soyez « à disposition » (donc payé), vous pouvez tout à fait en profiter pour faire un brin de toilette, prendre une douche ou encore vous restaurer. Alors que la crise du Covid était encore bien loin d'éclater, Philippe Favrole a constaté pendant ses quelques mois sur la route en 2019 que le mauvais accueil réservé aux conducteurs à leur arrivée se traduit très souvent par une interdiction d'accéder aux installations réservées au personnel de l'entreprise... WC réservés au personnel « Je me suis même fait signifier par un client industriel qu'il fallait aller aux toilettes chez le gardien (à plus de 300 m de l'autre côté de l'usine). Car les WC sur le quai de chargement étaient interdits aux conducteurs et réservés au personnel de l'entreprise ». Et quand des sanitaires sont mis à disposition des personnes extérieures, leur vue décourage tout de suite l'envie de prendre une douche ou de faire un brin de toilette. Assez justement, Philippe Favrole en déduit que quand il s'agit d'industriels du secteur agro-alimentaire, de tels comportements donnent le droit de se poser des questions sur la qualité de ce que nous consommons. « A ce jour, force est de constater que c'est très souvent dans les grosses industries, sur les plateformes logistiques et sur les sites de la grande distribution que les conditions de travail et de considération des conducteurs sont les plus déplorables ». Douches hors service Dans les lieux de chargement ou déchargement où, bien avant le Covid, 3 ou 4 douches étaient fermées sur les 4 ou 5 existantes, un beau papier à entête posé sur la porte et signé par la direction du site stipulait déjà : « Sanitaires Hors Service ». Ce qui, avec la crise qu'on connaît, n'a bien sûr pas pu s'arranger, tant le mépris à l'égard des routiers est flagrant. Le plus cynique, c'est que les douches en question, qui ne sont en fait pas hors service, peuvent se rouvrir très rapidement, bien propres, en cas de contrôle par les services vétérinaires ou l'inspection du travail. Et ce jour-là, c'est la seule douche qui est habituellement ouverte qui se retrouve fermée, la même affichette ayant juste changé de porte ! Pas d'accès aux quais de chargement Lorsque vous êtes à quai pour charger ou décharger, vous êtes censé assister à la manutention de la marchandise afin d'effectuer un contrôle contradictoire avec le client, compléter l'arrimage et caler la marchandise si nécessaire. « Eh bien, malgré cela, certains clients interdisent aux conducteurs l'accès aux quais de chargement, constate Favrole. L'attente dans la cabine étant décrétée interdite, vous devez remettre vos clés de camion aux manutentionnaires, et on vous impose d'attendre dans des sas grillagés, comme les animaux. Si vous avez de la chance, vous y avez droit à une chaise. Et dans certaines usines, on vous oblige même à attendre dehors, au pied du camion ! ». De quoi ces chargeurs ont-ils peur ? On se retrouve avec d'un côté des manutentionnaires sommés d'appliquer des procédures de chargement relativement strictes et de l'autre des conducteurs qui, à peine leurs camions mis à quai, voudraient déjà être repartis. Si, en outre, les manutentionnaires veulent jouer un peu les cowboys avec ces conducteurs sous pression, cela peut facilement dégénérer en conflits. « Précisons encore une fois que ce genre de situation n'est pas majoritaire, mais elle est encore trop fréquente ». Informer le conducteur sur la durée d'attente Après avoir attendu quelquefois pendant des heures pour charger, les chauffeurs ont parfois le sentiment que l'on se moque d'eux. « L'information et la communication directe au conducteur sur la durée d'attente ou l'heure à laquelle la marchandise sera prête pourrait grandement éviter ces conflits ». A bon entendeur... Sur l'autoroute : les sanitaires... Lorsque qu'enfin le conducteur reprend la route vers sa prochaine destination, il se verra confronté à d'autres problématiques du même acabit : sanitaires manquants ou défaillants, infrastructures d'accueil insuffisantes, obsolètes ou inexistantes, même si depuis l'arrêté du 8 août 2016, les pétroliers situés sur le réseau autoroutier concédé ont l'obligation de mettre à disposition des douches gratuites pour les conducteurs de PL (voir LR n°979). Douches que certains franchisés n'hésitent pas à faire payer quelques euros. Ou alors on voit des affichettes spécifiant « Repas avec douche offerte ». Là encore, souligne Favrole, « nous sommes malheureusement face à une situation ubuesque qui consiste très souvent à ne mettre à disposition des usagers de passage qu'une seule douche qui est occupée en permanence ». Cet arrêté précise que les pétroliers doivent mettre à disposition des cahiers de doléances pour remonter les dysfonctionnements qui restent toujours lettre morte, mais le combat du pot de terre contre le pot de fer est incontestablement perdu d'avance, aucun budget n'étant alloué par les pétroliers pour surveiller ces pratiques illicites, quand ils n'en rejettent pas la responsabilité sur les sociétés d'autoroute(1). « D'ailleurs, quand verrons-nous en France un pétrolier condamné pour n'avoir pas mis à disposition une douche pour un conducteur routier ? », se demande l'ex-routier. Des parkings saturés En France, le nombre de places de parking matérialisées pour PL est sans cesse en diminution par rapport à l'augmentation permanente du trafic européen et vraiment trop insuffisant. Il n'y a qu'à regarder le nombre de PL stationnés sur les refuges, les zébras, les bretelles de décélération ou d'accès autoroutières... En temps normal (encore une fois, le manifeste a été écrit avant la crise Covid), tous les parkings sont pris d'assaut à partir de 18h et trouver une place de stationnement après 20h30 relève du parcours du combattant. Les camions sont quelquefois obligés de quitter l'autoroute pour pouvoir stationner dans les zones industrielles ou sur les parkings de supermarchés. Les parkings des restaurants routiers sont également prisés, mais à condition d'y consommer, ce qui est tout à fait compréhensible. Les nombreux parkings qui autrefois jalonnaient le bord des nationales et départementales ont quasiment tous disparus ou sont interdits aux PL. Chassés par les communes Les communes aussi chassent systématiquement les camions. Les places de villages ont toutes aujourd'hui été aménagées avec renfort d'arrêtés municipaux interdisant le transit, l'arrêt ou le stationnement des PL. Les banquettes de départementale traversant les communes sont dorénavant toutes bardées de poteaux, piquets et autres artifices pour interdire l'arrêt aux camions. Impossible donc de faire un saut dans les différents commerces des villages traversés sans risquer de prendre un PV pour stationnement interdit ou dangereux. Il n'y a qu'à regarder le nombre de restaurants routiers encore en activité pour s'en convaincre. Ce problème de stationnement est un fait de notoriété public, mais peu importe, une interdiction de circuler aux PL par-ci, un axe de circulation interdit par-là, et le tour est joué. Ni les politiques, ni les pouvoirs publics, ni les sociétés d'autoroute, ni les pétroliers ne s'expriment sur ce point vital de sécurité public. Des places en plus, mais pas pour les PL Les pétroliers ont certes agrandi les parkings allant jusqu'à plusieurs centaines de places, mais de toute évidence, ces places ne sont pas destinées aux camions : ils ont pris soin d'installer des cheminements restrictifs en béton où même certains camping-caristes ne peuvent se frayer un passage tant ils sont hauts, étroits et dangereux. Un autre cheval de bataille de Philippe Favrole est la fermeture de parkings pourtant stratégiques sur les nœuds routiers, qui sont le plus souvent interdits aux PL la nuit, pour éviter leur assaut par les migrants. Là encore, le sort des conducteurs n'a pas pesé dans la balance... Philippe Favrole, le porte-parole des routiers C'est peut-être parce qu'il est autodidacte que Philippe Favrole a pris à bras le corps une mission qu'il s'est donnée : rendre aux routiers une sensation de dignité. A 60 ans, Philippe Favrole a travaillé 35 ans dans le transport routier de marchandise. Après cinq ans d'armée où il a décroché ses permis, il a démarré comme conducteur routier dans les années 80, en national, puis en international. En 1990, il devient exploitant, puis affréteur, responsable d'exploitation, commercial, responsable de site, et enfin patron de filiale dans un groupe logistique européen. Il a terminé sa carrière en 2015 en tant que directeur commercial régional chez Stef Transport, avant de faire du conseil en commerce et transport. C'est alors que, par amour du camion, lui est venue l'envie de reprendre le volant. Grâce à un ami transporteur, Antoine (85), il a enfin pu reprendre la grande route au premier semestre 2019. Pour ça, il a dû passer la qualification Fimo et acheter sa carte conducteur En circulant beaucoup sur les routes d'Europe du Sud et plus particulièrement sur l'axe France-Espagne, Philippe a parcouru environ 40 000 km. Très bien accueilli par son employeur, il a par contre subi une grande désillusion au contact des chargeurs. « Pourtant, les conducteurs se raréfiant, on pourrait s'attendre à ce qu'ils soient respectés et bien traités », s'étonne-t-il. Dommage, car l'amélioration des matériels, les nouvelles technologies embarquées et les aides à la conduite ne compensent pas des rapports humains dégradés. « Les valeurs qui m'avaient fait aimer ce métier ont disparu. J'ai très vite compris pourquoi la profession parlait de pénurie de conducteurs ! ». L'amplification du malaise par les réseaux sociaux Les routiers parlent peu, mais s'expriment beaucoup sur les réseaux sociaux et autres blogs pour dire pourquoi ils quittent prématurément ce secteur, ce qui fatalement porte un coup d'arrêt aux candidats à la profession. Parmi les principales raisons, le manque de respect revient en boucle. Ce qu'on lit sur les réseaux sociaux très fréquentés par les conducteurs routiers(1) n'a souvent rien de très encourageant pour un jeune qui cherche sa voie. Même si ce n'est qu'un son de cloche (ceux qui sont heureux de leur sort ont moins tendance à s'exprimer), il ne faut pas négliger ces précieux témoignages. Si on en revient au manque de dignité dont beaucoup de routiers souffrent, précisons que l'INRS (Institut national de recherche et de sécurité) souligne bien que toute entreprise accueillant des salariés d'une entreprise extérieure doit mettre à sa disposition des installations sanitaires, et en particuliers des toilettes. En tant que salariés extérieurs, les conducteurs routiers ont droit autant que les salariés des chargeurs ou clients à de la dignité et de la considération. Avec le non-accès aux structures d'hygiène et de propreté, l'insuffisance d'infrastructures et l'insécurité, le non-respect et le manque de considération des conducteurs finissent par faire déborder le vase, qui se transforme en cocktail explosif sur les réseaux sociaux. L'urgence d'une prise de conscience de tous les acteurs Pour apaiser le sentiment de pénibilité qui en résulte, Philippe Favrole encourage tous les acteurs de la profession (transporteurs, chargeurs, concessionnaires d'autoroutes et pouvoirs publics) à prendre rapidement des décisions et surtout à opérer une prise de conscience des conditions imposées aux conducteurs routiers. Sans quoi la pénurie en Europe ne pourra se résorber, et la branche du TRM sera incapable de devenir attractive. (1) Essentiellement Facebook et Instagram. Philippe Favrole a par ailleurs créé un groupe « Conditions de travail des routiers, J'accuse... » (2 700 abonnés). La pénurie est aussi liée au changement de génération Le constat est le même partout en Europe : les transporteurs n'arrivent plus à recruter. En France, le secteur recherche plus de 40 000 chauffeurs, tous secteurs confondus (de l'ambulance au PL en passant par le bus), dont environ 15 000 conducteurs de camions. On l'a vu une fois de plus à l'occasion de la pandémie : sans les routiers, tout est désorganisé. D'autant que l'économie repose sur le principe du flux tendu, les camions faisant office d'entrepôts roulants. L'e-commerce a modelé une nouvelle conception de la chaîne logistique. Le gap entre le métier vécu par les anciens et celui qu'exige la génération de la relève s'est considérablement agrandi ces dernières années. Le moins qu'on puisse dire, c'est que les jeunes ne partagent plus le rêve des vieux. Les forçats du bitume, très peu pour eux ! Résultat, le déficit de conducteurs routiers ne cesse de se creuser. Près d'une entreprise sur deux ne parvient pas à embaucher. L'organisation mondiale du transport routier, l'Iru (International Road Transport Union) pronostique une aggravation de la pénurie de conducteurs. Alors qu'un emploi sur 5 n'a pas été pourvu en 2018, la proportion devrait passer à 40 % en 2019, ce qui représente 36 000 postes de conducteurs routiers non pourvus fin 2019 en France... Avant la pandémie, certains patrons étaient déjà contraints de laisser des camions en cale sèche, ou de faire appel à des retraités. Les prévisions démographiques sont inquiétantes. Les plus de 50 ans sont deux fois plus nombreux que les moins de 30 ans et les départs en retraite ne sont pas compensés par les nouveaux arrivants. En France, pays des 35 heures, les jeunes voient bien que tirer un 44-tonnes toute la semaine n'est pas une sinécure. Le conducteur sollicité dans le choix des camions Comme l'offre est supérieure à la demande, ces nouveaux routiers, en position de force, imposent leurs conditions. En termes de camions (ils ne crachent pas sur le dernier modèle de camion doté de tout le confort) mais surtout sur la question des horaires : pour ces jeunes pères de famille, hors de question de dormir loin de chez eux. Ils veulent rentrer auprès de leurs enfants tous les soirs. Ils ont aussi compris que le salaire n'est certes pas dérisoire, mais que rapporté au taux horaire, il n'est pas folichon. Quelles solutions ? Le principe du manifeste de Philippe Favrole, rappelons-le, est de sensibiliser les acteurs de la chaîne qui n'ont toujours pas pris clairement conscience du malaise, et qui n'ont donc pas encore réfléchi à des solutions... Lui en a quelques-unes à suggérer. Pour garder les conducteurs actuellement en poste et capitaliser sur l'attrait des jeunes dans cette profession, plusieurs pistes sont possibles, selon Philippe Favrole. Améliorer l'accueil des conducteurs Il est indispensable de définir des règles minimales d'accueil et de respect des conducteurs chez les chargeurs et autres intermédiaires du transport routier, et de les imposer... Car cela correspond à 75 % des attentes des conducteurs. A/ L'ex-routier suggère d'établir une nouvelle version du protocole de sécurité existant en y ajoutant un volet spécifique concernant l'accueil des personnels extérieurs et un autre sur le respect et la considération mutuels, la mise à disposition d'installations sanitaires et les locaux d'attente ainsi que les équipements à disposition des conducteurs. Auquel cas il pourrait être rebaptisé « Protocole d'accueil et de Sécurité des personnels extérieurs ». B/ Favrole propose de mettre en place une certification annuelle contrôlée qui mettrait en évidence la capacité du site à recevoir des transporteurs. Il faudrait définir pour cela des règles minimales par taille d'entreprise accueillante et instaurer une « certification annuelle » avec visite surprise par un organisme indépendant type Apave, Veritas ou autre. Les salles d'attente et sanitaires devraient correspondre à des critères minimaux de confort et de propreté. « Ce serait une nouvelle façon de se démarquer », souligne Philippe Favrole... Reconstruire une image positive du conducteur routier A/ Il faut communiquer à grande échelle sur le besoin et l'utilité des conducteurs routiers pour le pays, la population ainsi que les autres usagers de la route. Là-dessus, on peut dire que la crise du Covid a fourni une occasion en or, si on peut dire, de rendre les médias réceptifs à ce message qui s'est imposé dès les premières semaines. Pourquoi ne pas relancer une émission de radio ou TV info quotidienne du type « Max Meynier et les routiers sont sympa » relayée sur les réseaux sociaux... « Les gens sont nostalgiques de cette époque et le vintage a la côte aujourd'hui... Alors autant surfer sur cette nostalgie », suggère Favrole, qui donne comme exemple la première web-série des métiers des transports routiers lancée par l'OPCA Transports avec : « Sérieux? C'est quoi ton métier? » B/ Créer une mascotte à l'image d'un « Mario Kart » routier ou du bonhomme Michelin d'autrefois. La sécurité routière pourrait l'utiliser en faisant passer des messages pour expliquer par exemple le nécessaire partage de la route avec les camions, ou la distance de freinage qu'il faut à un PL pour s'immobiliser. C/ Rendre les courses de camions, divers championnats de conducteurs routiers et concours de tuning plus accessibles au grand public en incitant les grandes chaines de TV à y envoyer ses reporters. Quand on sait que Le Mans Camions attire plus de 60 000 personnes, on se dit que ça vaudrait vraiment la peine ! Redéfinir le besoin en infrastructures PL La nécessité de compléter le parc français d'infrastructures PL intègre le besoin en parkings sécurisés et équipements sanitaires au niveau local, régional et national. Voilà comment Philippe Favrole voit les choses : A/ Augmenter la capacité d'accueil des parkings PL sur les autoroutes et 2x2 voies en nombre adapté au trafic et les équiper de blocs sanitaires. B/ Sur les 4-voies et les autoroutes, créer de vrais centres routiers concédés équivalents aux truckstop américains, dotés de tous les services nécessaires (dont le nettoyage du linge, un coiffeur, une pharmacie, etc.). C/ En périphérie des grandes villes, créer des aires d'accueil et de stationnement sécurisées et gardées, équipées de sanitaires et pôle restauration, sur le même principe que celles des autoroutes, avec un point information sur la ville et ses zones industrielles. D/ Obliger tous les distributeurs de carburant équipés de pompes PL (grande distribution et autres réseaux type AS24...) à mettre à disposition des parkings PL et services adaptés en rapport avec la moyenne du volume annuel de gazole PL débité. E/ Obliger les chargeurs à mettre à disposition un parking pour le stationnement des PL qui lui sont destinés et que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur du site, mais accessible 24/24. F/ Lors de toute création de zone industrielle, ZA, ZAC, imposer l'intégration de parkings PL adaptés au volume du trafic attendu. G/ A chaque modification du Plan local d'urbanisme, obliger les communes à avoir un parking pour les poids lourds adapté à leur propre trafic, vis-à-vis des entreprises et des besoins du secteur de la commune. Pour les sociétés d'autoroutes, interdire l'accès aux aires est une solution de facilité. Une insécurité grandissante L'insécurité sur les parkings est un fardeau supplémentaire supporté par les chauffeurs routiers qui découchent. Parmi les conducteurs routiers français, rares sont les femmes (à peine 3%) ; mais 2 femmes sur 3 indiquent avoir subi des situations anormales sur les parkings, telles que des violences et du harcèlement. Ces situations viennent un peu plus dégrader l'attractivité du métier de chauffeur PL. Le besoin européen est de 400 000 emplacements de parking de nuit pour les ensembles PL. Actuellement sur les 300 000 emplacements existants (dont 7 000 sécurisés, soit à peine 2%), il en manque 100 000 en Europe, sécurisées ou non. C'est en France, gros pays de transit, que ça se ressent le plus. Un parking sécurisé a certes un coût, mais la sécurisation du fret est pertinente financièrement, si on en croit les statistiques publiées par les assurances en termes de dommages à rembourser. On espère juste que les vols opérés de nuit sur les parkings ne se reporteront pas sur les attaques sur les trajets (truckjacking), avec violence systématique à l'égard des conducteurs routiers. Les pirates de la route font effectivement de plus en plus parler d'eux. Texte : Marie Fréor · Photos : X D.R.