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N°1007 - Mars 2022 Texte & photos : Marie Fréor ReportageChez Guidez avec des jeunes en immersion Opération Graines de transport Les Transports Guidez (filiale du groupe Primever), à Arras, sont en mal de jeunes recrues prêts à s'engager dans le dur métier du frigo en primeurs. Grâce à un partenariat noué avec l'Ecole de la 2e chance et avec l'Aftral, ils donnent leur chance à des « décrocheurs » en misant sur une formation de deux ans en alternance. Il s'agit avant tout d'éviter les sorties de route au cours de ce long processus... Les cinq jeunes que nous avons rencontrés chez eux sont très déterminés.Arras, zone industrielle Artois Pole. Cinq jeunes en première année de CAP conducteurs routiers, accueillis en alternance par les Transport Guidez, sont tout heureux d'être sur les rails de ce métier. En ligne de mire, les permis B, C et CE qu'ils devraient décrocher d'ici juin 2023, si tout se passe bien. Et un travail de routier chez le spécialiste du primeur en frigo.Ils ont été retenus parmi 76 jeunes sans diplôme et déscolarisées pour le projet « Graines de transport ». Deux de leurs camarades ont été recalés pendant la phase en amont à l'école de la 2e chance, qui permet de vérifier la réelle motivation des jeunes et d'éviter les déconvenues avant qu'ils entament leur formation en alternance de deux ans. L'un manquait de ponctualité, l'autre voulait se limiter au minimum d'efforts alors qu'on lui demandait de venir le samedi en heures sup'.Il faut dire que rouler pour Guidez n'est pas une sinécure, comme le reconnaît lui-même Maxime de Doncker, le directeur. « On est spécialisés en primeurs, avec 220 camions et 240 remorques qui tournent 20 heures sur 24 et quasi 7 jours sur 7 » (voir encadré p.33). En attendant d'avoir 18 ans et leurs permis B puis C pour enfin pouvoir rouler, trois occupations salariées s'offraient aux futures recrues pour leur période d'alternance : préparateurs de commande (Guidez a une grosse activité de logistique), agents de quai ou mécanique PL (la société a un garage intégré).Dylan et Yanis ont choisi la première, Theo et Simon la deuxième et Morgan la troisième. Les moins de 18 ans gagnent 35% du Smic brut (donc 560 €), les plus de 18 ans 51 % (815 €) et les plus de 21 ans 55% (880 €). Des montants exonérés de charges. Et les majeurs ont droit aux heures sup' (+25 et +50% par rapport au taux horaire de base). Morgan est un cas à part : il a déjà son permis B et passera donc son plateau au moment où les autres commenceront à conduire un camion. En septembre 2022, tous auront le C.Une semaine par mois, le CFA Aftral les accueille non loin de là, pour leur apprendre la conduite (B, puis C, puis CE) et la théorie du transport, mais aussi des matières générales avec des intervenants extérieurs (français, maths, culture générale, histoire-géo, sport...). Ce que les jeunes ont à retenir et à maîtriser est contenu dans des fiches orales et écrites (trois socles, six thèmes, 200 questions écrites). « Tout est intéressant ! En sport, on fait plutôt du ping-pong que du foot, pour ne pas se blesser et compromettre notre emploi de salariés ».Seule période à plein temps chez Guidez : juillet-août, où les garçons peuvent grossir leur salaire en remplaçant leurs collègues dans l'occupation qu'ils ont choisie. L'été dernier, ils ont déjà pris le rythme... Une bonne école pour apprendre les règles de l'entreprise avant de l'intégrer en tant que conducteurs routiers. Tout ce qu'ils font, autant au CFA que chez Guidez, ils le notent scrupuleusement dans leur livret d'apprentissage.Tout a commencé à l'Ecole de la deuxième chanceCette opération d'intégration de futurs conducteurs dans l'entreprise se distingue des CFA classiques par le parcours de vie des jeunes candidats. Pour s'assurer de leur engagement, ils ont tout d'abord été soumis à une période de préparation à l'alternance de 16 semaines à l'Ecole de la deuxième chance (E2C). Cette opération est le fruit d'une concertation entre l'OPCO, l'Aftral et les Transports Guidiez.Pendant ces semaines de « pré-alternance » (rémunérés 500 € par mois par la Région), les 16-25 ans ont bénéficié d'un échange avec des professionnels, d'un stage en entreprise et d'ateliers divers en fonction des profils. Mais aussi et surtout d'une remise à niveau des savoirs de base, en visant leur futur métier : « En français, on les faisait par exemple travailler sur une lettre de mission ou un bon de livraison. En maths, ils devaient calculer des distances ou une consommation, etc. », explique Carine Laurent, la responsable de l'École de la deuxième chance.Comme cette opération a été montée avec les Transports Guidez, le stage en entreprise a bien sûr eu lieu chez eux, en deux semaines décalées l'une par rapport à l'autre, essentiellement sur les quais, mais aussi en accompagnement sur différents postes. C'est aussi là qu'a été organisé un contact avec deux conducteurs passionnés, un en courte et un plus ancien en longue. Le premier étant lui-même depuis peu chez Guidez, il a pu leur transmettre ses premières impressions et répondre à leurs questions. C'est en discutant ainsi avec des conducteurs en place que les jeunes ont compris qu'il leur faudrait être flexibles : les heures de départ peuvent varier en fonction des activités, de l'exploitation, des contraintes du client...De son côté, l'Aftral leur a fait expérimenter un « vis ma vie » avec les élèves de CAP classique de l'année précédente. Les jeunes ont pu les interroger sur les rémunérations, le rythme de travail, etc. L'organisme de formation leur a aussi fait suivre quelques séances de conduite sur simulateur, et leur a permis d'échanger avec des formateurs. Le savoir-être est de vigueur. « On leur demande de ne pas venir en jogging ! », explique Agathe Ancelot, qui les suit de près à l'Aftral.A l'issue de ces 16 semaines, la période de deux ans de CAP a commencé chez Guidez. « On leur fait tout faire, sauf la conduite C et CE puisqu'ils n'ont pas l'âge. Ils apprennent le chargement, le déchargement, le sanglage, l'arrimage, la répartition de la charge sur essieu... Car chez nous, un conducteur charge lui-même son camion ! ». Quand on vous dit que rouler pour Guidez n'est pas un long fleuve tranquille...Damien et Yann, deux chefs de quai, font offices de tuteurs depuis huit ans pour transmettre leur savoir (conduite de chariots, chargement, etc.) à tous les apprentis qui passent dans la maison. Sur les 30 formés chaque année, 5 à 6 se destinent à la conduite d'un camion. « Leur réussite, c'est notre réussite », résume Damien.Mise à quai intensiveQuand ils seront en poste, avec leur CAP en poche, les cinq garçons auront droit à un stage intensif de mise à quai, accroches et raccroches, car ils n'auront pas trop eu l'occasion de s'entraîner en manœuvres. Puis, pendant quelque jours, l'un des deux formateurs internes de Guidez les accompagnera en conduite, le temps nécessaire selon les compétences développées par les tout nouveaux routiers. C'est la règle pour tout nouvel arrivant, de toute façon.Pour Theo et Simon, qui ont choisi l'activité d'agent de quai, les horaires habituels sont 15h-22h (contre 10h-18h pour leurs potes en prépa de commandes, qui peuvent aussi bosser sur les quais si besoin). Des horaires qui s'expliquent par le fait qu'un camion Guidez (il y en a 210) tourne 20 heures sur 24 ! Autant dire qu'aucun conducteur n'a de camion attribué. Même ceux qui sont en longue distance voient leur camion repris par un collègue en zone courte dès qu'ils arrivent...Sur les cinq jeunes en CAP transport (deux autres sont en CAP logistique), quatre ont au moins un grand-père, un père ou un oncle routier. Yanis fait exception : « Je n'ai pas de famille dans le métier, mais j'y avais déjà pensé, pour une question de tranquillité, histoire de ne pas avoir de patron sur le dos ».25 km de vélo deux fois par jourDylan, 19 ans, est parti dès l'âge de 14 ans sur les routes de campagne avec son oncle routier. Il est déjà très autonome : « J'ai mon propre appartement, car pendant un an j'ai fait de l'intérim à fond, dans tous les petits métiers. Ici, je sens que ça va me plaire : il faut être courageux et savoir ce qu'on veut. Et surtout ne pas avoir peur des heures sup' ! ». Il est si motivé qu'il faisait 25 km de vélo pour rejoindre l'Ecole de la deuxième chance, avant de pouvoir se payer un scooter avec son pécule de stagiaire.Morgan, qui pour l'instant s'occupe à changer les pneus et les plaquettes de frein, déplore un peu le fait que les conducteurs Guidez n'ont pas de camion attitré. Ça ne l'empêche pas d'avoir un objectif clair : partir à la semaine. En attendant, tous apprécient bien l'écoute que leur accordent leurs chefs.Quant à Théo, qui a arrêté l'école dès la sixième pour harcèlement, il a enfin trouvé un milieu où il s'épanouit... C'est ce genre d'exemple qui donne une réelle valeur au processus d'insertion lancé par Guidez. lLes étapes du projet Graines de transportVoici les étapes de ce projet qui a permis d'amener au transport des jeunes à qui personne n'aurait donné leur chance...En mars 2021, la RH de l'entreprise Guidez, consciente de la nécessité de former des jeunes aux valeurs de l'entreprise, a pris contact avec l'École de la deuxième chance et un partenariat a été lancé. Sur 76 candidatures reçues (issues de Pole Emploi, des missions locales ou des éducateurs de rue), 18 entretiens ont été effectués et in fine 8 contrats d'alternance signés.Durant 16 semaines à l'École de la deuxième chance, les jeunes sélectionnés sont amenés à découvrir l'entreprise et suivre des formations orientées vers le métier de conducteur routier. Une sorte de période de pré-recrutement au terme de laquelle les jeunes signent leur contrat pour 2 ans (début de l'apprentissage en septembre 2021). Les jeunes sont 3 semaines dans l'entreprise et une semaine à l'Aftral.A l'issue des 2 ans, ils auront leurs permis (permis B en janvier 21, C en sept. 22 et CE en juin 23), de même que le Caces, le SST (sauveteur secouriste du travail) et la Fimo.Les Transports Guidez, une histoire fulguranteL'ex-patron des Transports Guidez, Bernard Guidez, a vendu en 2019 son entreprise florissante au groupe Primever, qui gère 50 sites en France. Ce métier de primeurs en frigo étant très contraignant, l'entreprise a besoin d'attirer des jeunes prêts à beaucoup travailler en gagnant bien leur vie.Tout a commencé il n'y a pas si longtemps, en 1985. Bernard Guidez s'est lancé dans le négoce d'endives achetées dans le Nord et revendues dans le Sud-Ouest avec un camion, puis deux, puis trois... quand d'autres négociants l'ont sollicité. Jusqu'au jour où il a créé une activité de transport avec les services d'un attestataire. Entretemps, il a arrêté le négoce pour se consacrer entièrement au transport.Selon Maxime de Doncker, recruté par Primever pour diriger Guidez depuis son rachat par le groupe en 2019, l'activité de primeurs en frigo a grandi de 10% en trois ans, malgré la crise sanitaire. Guidez emploie aujourd'hui 350 conducteurs, dont 250 qui font la longue, avec ou sans relais. « Ils alternent une semaine en tour départ dimanche et retour samedi matin, et une en tour départ lundi et retour dimanche matin. Je reconnais que c'est assez extrême en termes de rythme ! », explique ce DG qui a démarré comme agent de quai chez Stef.Cela fonctionne donc avec des chauffeurs relais. « Le matin commence avec de la distribution locale (entre 1h et 10h), puis on enchaîne avec de la ramasse de fruits et légumes (surtout des patates et des endives) dans les fermes de Haut-de-France et de Belgique. Des agents de quai aident les conducteurs à décharger leur camion, puis la marchandise est redispatchée dans des poids lourds qui repartent en longue distance partout en France ».Ce rythme intense explique que les conducteurs expérimentés dans le frigo ne terminent pas leur carrière dans cette activité. « Chez nous plus qu'ailleurs, on doit absolument capter des jeunes, prêts à beaucoup rouler. Il faut donc susciter des vocations. D'où notre collaboration avec l'Ecole de la deuxième chance ».1 000 € net de primes par mois pour les plus courageuxPourquoi travailler si dur quand chez un autre transporteur, on peut avoir un rythme plus compatible avec la vie de famille ? « Parce que chez nous, il y a beaucoup de primes propres à l'entreprise. On peut aller jusqu'à 1 000 € net de primes par mois pour les plus courageux. Sans compter toutes les heures sup' puisqu'on les fait tourner à 200 heures en moyenne alors que les contrats sont de 152 heures ».Du coup, l'entreprise connaît étonnamment peu de turn-over. Il faut dire qu'elle sait préserver un esprit de famille. « On leur fournit des occasions de se retrouver autour d'un repas ou d'une galette des rois. Le CSE est très actif. Et tous les conducteurs ont mon numéro de portable. Ils savent que je leur répondrai toujours ».Le parc GuidezLes 220 tracteurs Volvo FH Globetrotter rouges de Guidez vont progressivement tous être remplacés par des blancs aux couleurs de Primever, au bout de trois ans sur le parc. Pour les remorques, ce sera plus long puisqu'elles ont en moyenne 9 ans de durée de vie.Guidez applique une politique de parc en propre. « Pour nous, explique le DG, c'est une garantie de qualité. On connaît nos conducteurs. Tous sont géolocalisés avec le même système, Volvo Connect, et ça marche bien ». Sur ce point, Guidez fait exception par rapport aux autres sites de Primever, qui font appel à beaucoup plus de soutraitance pour leurs quelque 1 000 PL multimarques.