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Texte : Marie Fréor · Photos : Fréor & X D.R. N°1008 - Avril 2022 Reportage Le syndicalisme à l'aune du congrès CFTC « Le compromis, ce n'est pas la compromission » La France se distingue par son taux très réduit de salariés syndiqués : 8 %, contre 18 % en Allemagne, 19 % en Espagne, et même 35,4 % en Italie. Cela n'empêche pas les syndicats de persévérer dans leur mission de défense de « la base ». Lors du congrès de la CFTC, Thierry Douine, qui a été reconduit à la tête de ce syndicat réformiste, a organisé un débat sur le bien-fondé du syndicalisme, dont les jeunes sont les premiers à se détourner... «Dans nos entreprises, contrairement à ce qu'on pourrait penser, on est peu ciblés par la direction en tant que syndiqués, souligne Thierry Vanderbergue, délégué et représentant CFTC du CSE de Stef. On lui apporte du positif. On ne cherche pas la bagarre, mais un dialogue constructif. Quand on arrive pour négocier, on a pris la peine de bien lire et analyser les documents qui nous ont été remis, notamment les exercices comptables. Ça nous permet de savoir là où on peut creuser et dans quelle mesure il est possible d'obtenir quelque chose sans mettre l'entreprise en péril ». Le congrès de la CFTC Transports organisé à Tours a, comme tous les quatre ans, été l'occasion d'aborder des préoccupations d'actualité, dont la place des syndicats dans notre société (voir encadré plus loin), ou encore les nouveaux défis du syndicalisme réformiste (c'est-à-dire ouvert à la négociation, comme la CFTC). Une autre table ronde a tenté de trouver des pistes pour redorer l'image du métier de conducteur routier et transmettre la passion pour sauver le secteur... Les initiatives de communication dans ce sens ne manquent pas, mais elles sont disparates et non coordonnées, ce qui nuit à leur impact. Preuve que le syndicalisme est encore reconnu comme un acteur de taille sur la scène sociale, ces tables rondes ont attiré du beau monde : Myriam El Khomri (ex-ministre du Travail), Marc Papinutti (directeur général de la DGITM), Roberto Parrillo (président de la fédération européenne de travailleurs des transports - ETF), Loïc Charbonnier (PDG Aftral)... En coulisses, Jean-Marc Rivera (OTRE) et Florence Berthelot (FNTR) étaient présents pour prendre la température. Et parmi les intervenants, Maxime Dumont était aussi très présent, notamment en sa qualité de vice-président de la fédération transports CFTC en charge de la formation et de la négociation de branche. Participation et intéressement Prosaïquement, de l'extérieur, on peut se demander quelles actions mène un syndicat comme la CFTC au sein des entreprises. Jean-Charles Marchand, représentant CFTC du CSE chez Depaeuw, donne un exemple : « Une politique de participation (sur bénéfices) et d'intéressement (sur résultat) a été mise en place dans ma société il y a déjà quelques années. On peut influer sur la méthode de calcul et sur les critères d'attribution de l'intéressement. Chez Depaeuw, ils ont choisi de récompenser la consommation et l'accidentologie. On cherche à revoir le seuil de déclenchement car il est trop haut. En 2021, on n'a rien eu de ce côté-là... Et puis on aimerait un 13e mois ». Précision technique : au-delà de 50 salariés, la participation sur bénéfices est obligatoire, à condition qu'elle soit négociée. Chez Depaeuw, par exemple, elle est de 430 € par an en conduite, pour 200 heures. Attention, la participation est soumise à charges et à impôts, à moins qu'elle soit placée sur un compte épargne entreprise. Jean-Charles Marchand précise que chez Depaeuw, il y a 11 élus CSE et 3 DS, un par étiquette. « Les CSE n'ont pas d'étiquette, puisqu'ils s'occupent avant tout d'œuvres sociales (sorties sur parcs, cinéma, théâtre, chèques cadeaux) avec un budget qui dépend de la masse salariale. Pour bien distinguer le social du politique, les délégués syndicaux ont leur propre local ». Apprendre à bien lire la convention collective Laurent Lemaire, conseiller fédéral CFTC, est conducteur chez XPO à Chalon-sur-Saône (qui fait rouler 200 conducteurs). Son crédo : apprendre à bien lire la convention collective. Il se marre : « Moi, je prends systématiquement mes coupures de 11 heures, au lieu de trois fois 9 heures et exceptionnellement une fois 11 heures, comme c'est devenu la norme pour tous les conducteurs ». Il rappelle qu'à la base, les repos de 9 heures au lieu de 11 heures sont faits pour rattraper d'éventuels retards dans les livraisons. Et qu'avec le temps, c'est l'exception qui est devenue la norme. « J'entends souvent dans les Relais Routiers : je vais pouvoir faire ??ma'' onze-heures. Pour les gars, c'est la cerise sur le gâteau ! Résultat, le patron se met dans la poche (si on peut dire) trois fois deux heures, 47 semaines par an. Je vous laisse faire le calcul de ce que les conducteurs perdent à ne pas connaître leurs droits sur ce point ! Car du coup, ça fait moins d'heures sup' à débourser ». Il assure que ses coupures de onze heures chaque nuit ne l'empêchent pas de parcourir 3 000 km par semaine et de mener à bien ses missions de conduite. « C'est une question d'organisation ! ». A propos du 13e mois, Frédéric Minet (ex-Sanef), qui vient de laisser sa fonction de trésorier de la CFTC Transports et Logistique à Freddy Trolet (section logistique de Kühne et Nagel), explique qu'il peut être négocié dans les sociétés en contrepartie d'avantages patronaux : « Par exemple, on peut autoriser la possibilité de créer des CDIO (contrats à durée indéterminée opérationnels), c'est-à-dire que leur durée est liée au contrat client. Le contrat du conducteur peut donc être rompu quand le contrat client prend fin au terme de trois ans. Cela aurait l'avantage de transformer en CDIO les contrats intérim, très en vogue dans le transport routier de marchandises, mais qui vont bientôt être très lourdement taxés ». l A propos de la bataille des NAO Beaucoup de conducteurs routiers estiment que les +5% obtenus à l'issue des nombreuses séances de négociations salariales pour 2022 ne suffisent pas à rendre les salaires attractifs, étant donné l'avancée parallèle du Smic. Thierry Douine, le président de la CFTC, a des arguments à opposer aux insatisfaits des résultats obtenus en termes d'augmentation du taux de base des salaires des conducteurs routiers : « A ceux qui passent leurs temps à dénigrer ou à critiquer sur les réseaux sociaux, est-il nécessaire de rappeler que les années blanches du passé sont directement responsables de la dégradation continue de cette convention collective et de l'appauvrissement des salariés du secteur ? » Il reconnaît que ces avancées restent insuffisantes au regard des premières revendications, mais assure que la CFDT et la FGT-CFTC sauront « prendre leurs responsabilités en faveur des travailleurs du TRM, n'en déplaise aux détracteurs qui appellent à la révolution depuis leur salon mais qu'on ne voit jamais lors des mobilisations ! ». Pour lui, il est bien plus courageux d'être dans le compromis et dans la recherche du bien commun que dans la violence : « On n'a pas comme référence la lutte des classes ! On ne crève pas les pneus, on ne casse pas les abris-bus ! », rappelle Thierry Douine pour résumer la culture entretenue par son syndicat réformiste, qui a toujours comme objectif d'arriver à un accord gagnant-gagnant. « Le compromis, ce n'est pas la compromission !, confirme Maxime Dumont. C'est bien de demander 10%, mais encore faut-il savoir ce dont l'entreprise a besoin pour survivre ! On respecte nos interlocuteurs et on maintient le dialogue à tout prix. Il n'y a jamais rien à gagner à mettre au tapis son patron, à l'humilier. On peut gagner provisoirement avec cette attitude, mais la revanche peut être terrible, le moment venu. Bref, des négociations paritaires, ça se gagne à deux ! ». Le paysage syndical du transport en France Voici la représentativité des sections transports des syndicats de salariés en France :
CFDT 34,24 %(1)
CGT 24,81 %
FO 20,75%
CFTC 14,35%
CFE-CGC 5,85 %
(1) en % des salariés syndiqués. Protégés en cas de licenciement Les membres élus, les candidats aux élections pendant six mois, les délégués syndicaux et le représentant syndical au CSE sont des salariés protégés. Combien coûte une cotisation ? Pour cotiser à la CFTC, il en coûte entre 10 et 14 € par mois, selon l'union locale et les options (avocats, prestations, etc.). Thierry Douine reconduit à la présidence de la CFTC Transports Au terme du congrès de Tours, Thierry Douine a été reconduit à la présidence de la fédération, ainsi que le secrétaire général Guillaume Cadart et le vice-président Maxime Dumont. Le poste de trésorier revient à Freddy Trolet. Cette équipe dirigera la fédération pour les quatre ans à venir. Thierry Douine a présenté les objectifs, simples et pragmatiques, que s'est fixés la nouvelle équipe de ce syndicat réformiste pour le mandat 2022-2026 : booster le nombre d'adhérents, renforcer l'action sur l'adhésion des jeunes et la féminisation, impacter les décisions nationales et celles des entreprises, préparer les équipes qui assureront l'avenir de la CFTC Transports. Il a rappelé es valeurs fondamentales du syndicat réformiste qu'il représente : plus de solidarité, plus d'ouverture et plus de dialogue dans un monde du travail en pleine transition. « Pas de méthodes coercitives, mais plutôt du dialogue social ! » En donnant pour thème « Les syndicats symboles de l'ancien monde ? » à sa première table ronde, la CFTC a eu le mérite d'interroger la raison d'être des syndicats au 21e siècle. Maxime Dumont, vice-président de la CFTC, a rappelé que ce syndicat plus que centenaire (il a 102 ans) ne veut pas de lutte des classes. « Nous voulons donner moyen aux salariés de revendiquer. C'est ça, l'esprit du dialogue social. Les méthodes coercitives, on ne les applique que si on n'est pas entendus et écoutés. La philosophie de notre modèle social-chrétien, c'est de prendre en compte la famille des salariés ! ». Autre valeur qui tient à cœur du syndicat : la qualité de vie au travail. « Il ne faut pas perdre sa vie à la gagner ! Au contraire, si je fais tel ou tel travail, ce travail doit avoir un sens pour moi, je dois me faire plaisir », souligne Maxime Dumont, qui fustige au passage les syndicats qui font davantage de politique que de social. Pour Thibault Lanxade, le patron des Transports Jouve, le paritarisme syndicats-patronat dans une entreprise est un gage de démocratie, « un élément indispensable pour y faire avancer la culture syndicale ». Or, selon lui, le système paritaire est à bout de souffle, tant l'Etat reprend la main sur des sujets comme les retraites ou la pénibilité. « Comme dans ces conditions faire une vraie révolution ? On doit se contenter d'ajustements syndicats-patronat ! Autre problème soulevé par le transporteur engagé : « Je constate que les syndicats sont de moins en moins attractifs pour les jeunes. Et puis en entreprise, s'enrôler syndicalement pose encore un problème. Ça fait peur à de nombreux patrons ». Pourquoi le syndicalisme est-il plus actif en Allemagne ou en Grande-Bretagne ? « Parce que là-bas, rappelle Marc Papinutti (DG de la DGITM), on ne peut bénéficier des avantages acquis que si on est syndiqué ! Ici, une fois que c'est négocié, tout le monde en profite. Résultat, peu prennent le risque de se faire mal voir par le patron ». La préoccupation de la succession a effectivement de quoi donner des cheveux blancs aux syndicats. « C'est dommage car les patrons ont besoin d'interlocuteurs avec qui discuter des accords qu'ils voudraient introduire », affirme un sociologue du CNRS, invité à la table ronde, qui a beaucoup entendu de la part des conducteurs routiers : « J'ai été syndiqué, mais je ne le suis plus ». Pourquoi cette évolution ? « Soit ils sont blasés, soit ils estiment ne pas avoir été suffisamment défendus quand ils ont eu un problème avec leur direction ». Selon ce sociologue, les manifestations des Gilets jaunes ont bien montré le désert syndical qui règne dans toute la France, alors que les inégalités socio-économiques s'amplifient et que les mouvements de protestation se mettent en place en dehors des syndicats. « Je constate que les plus précaires sont les moins représentés dans les syndicats ! Peut-être faudrait-il se positionner différemment », suggère-t-il, tout en étant conscient que rejoindre un syndicat implique un engagement, donc de la constance et de la discipline. Des qualités que peu de jeunes possèdent. Un syndicaliste, selon Maxime Dumont, ça défend le collectif, c'est-à-dire l'avenir d'une entreprise, au moins autant des les cas personnels ! « Sans entreprise, pas de salariés. Sans salariés, pas de syndiqués », conclut-il, très réaliste. La différence entre délégué syndical et représentant syndical Dans certains cas, les fonctions de délégué syndical et de représentant syndical peuvent être assurées par une même personne, mais ce ne sont pas les mêmes rôles selon la fonction. Le délégué syndical revendique et négocie, alors que le représentant syndical doit se contenter de donner le point de vue de l'organisation syndicale aux membres du CSE. Dit autrement, le délégué syndical est le représentant du personnel et le représentant syndical assure la défense des salariés. Il peut assister un salarié qui le demande lors d'un entretien préalable à une sanction disciplinaire ou auprès des prud'hommes en cas de conflit. Le rôle du Comité social et économique, ex-Comité d'entreprise En France, depuis 2018, on ne parle plus de comité d'entreprise, mais de CSE (comité social et économique). Le CSE remplace désormais les anciennes instances représentatives qu'étaient les délégués du personnel, le comité hygiène sécurité et conditions de travail et le comité d'entreprise. Un représentant « CSE » a donc trois mandats en un, avec davantage d'heures de délégations qu'avant 2018. Un mandat de CSE donne droit à 21 heures par mois de délégation pour 11 élus, et à 27 heures pour 26 élus (donc dans les mega-entreprises de plus de 3 500 salariés, comme c'est le cas de Kuehne et Nagel Road).