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N°990 - Septembre 2020 Texte : Marie Fréor · Photos : Fletcher, Mathis et X D.R. Reportage Sophie, veuve d'un routier victime d'un éclatement de pneu Seule contre tous Sophie Rollet enquête depuis six ans pour élucider les circonstances de la mort de son mari, chauffeur routier décédé dans un accident à 10 km de chez lui, dans le Doubs. Le conducteur d'en face a perdu le contrôle de son camion, un pneu directeur ayant éclaté. L'intuition de cette mère de trois enfants, sœur et fille de routier, l'amène alors à la conviction que ce Marathon LHS II Goodyear pourrait être défectueux... Un article paru dans Le Monde début juillet a dévoilé l'histoire de Sophie Rollet, 46 ans, qui a passé six ans à démontrer que son mari n'est pas mort de malchance dans son camion et que sa vie heureuse n'a pas été dévastée par hasard. Il titrait : « Face à Goodyear, Sophie Rollet, seule contre tous » Le 25 juillet 2014, elle était dans sa cuisine à Geney dans le Doubs en train de préparer des gâteaux quand elle a entendu à la télé aux infos de 13 h qu'un carambolage de camions s'était produit sur l'A36. Elle a tout de suite deviné. « J'ai appelé F3C, la boîte de mon mari, puisque je n'arrivais pas à le joindre sur son portable. Et là, on me répond : Sincères condoléances, Mme Rollet. Ils pensaient que j'avais déjà été mise au courant par les gendarmes ». Personne ne l'avait prévenue, alors que tout le monde savait déjà autour d'elle. La rumeur s'était déjà propagée aux alentours... Un porte-voitures transformé en bombe roulante Son mari, Jean-Paul, était parti comme chaque matin à 4 h livrer de l'essence dans toute la région au volant de son camion-citerne Renault Premium 480 blanc pour la Franc-Comtoise de carburants et combustibles (F3C). A 9h08, il a été percuté par un ensemble porte-voitures à pleine charge arrivé de l'autre côté de l'A36, dont le conducteur a perdu le contrôle et est venu s'encastrer dans la cabine de Jean-Paul avec une violence inouïe. Le conducteur du camion en face, Pascal Rochard, 44 ans, est lui aussi mort sur le coup, l'éclatement de son pneu avant gauche transformant son camion (un Renault Premium 460) en bombe roulante incontrôlable. Dans son édition du lendemain, le quotidien régional L'Est républicain conclut son récit par une phrase dont ne peut se contenter Sophie : « Il n'y aura peut-être jamais d'explication ». Le pneu éclaté est devenu sa quête. Un pneu éclate-t-il ainsi sans raison ? Fille et sœur de routier Cette pensée l'interpelle d'autant plus que son père, lui-même chauffeur routier, avait dû mettre un terme à sa carrière après avoir été sérieusement blessé à l'oreille interne par un effet de blast : alors qu'il s'était glissé sous sa remorque pour chercher la cause d'un problème technique, l'un des pneus avait éclaté. Le frère de Sophie aussi est routier, et ce contexte familial n'est pas pour rien dans sa persévérance. Sans oublier une intuition très marquée chez cette femme qui ne lâche rien. Tous les jours, au petit matin ou la nuit, quand internet passait mieux dans sa ferme retapée, Sophie a commencé dès 2015 à tapoter les touches du vieil ordinateur familial. Sur les moteurs de recherche, elle explorait les catastrophes impliquant des camions, les archivant et encerclant de ses soupçons toutes les mentions d'accidents provoqués par des avaries de pneus. Un expert lui donne raison « J'ai tiré des fils et vu que quelque chose n'allait pas ». Sur les 76 accidents corporels liés à un éclatement de pneu listés en six ans par Sophie, avec 56 morts et 142 blessés à la clé, on retrouve à une fréquence troublante des pneus PL du groupe Goodyear, dont une bonne partie de Marathon LHS II, la dimension qui équipait le camion de Pascal Rochard. La suite lui donnera raison : en novembre 2019, un expert a affirmé que le pneu Marathon qui a éclaté en juillet 2014 présentait des défauts de fabrication dans sa structure métallique, « non-décelables lors des suivis ». A chaque repérage d'accident suspect, la détective en herbe se renseigne par tous les moyens (téléphone, mail, etc.) auprès des gendarmes, de journalistes ou des magistrats concernés... Parfois, elle obtient des précisions sur les faits et parvient à identifier le pneu incriminé. Un combat mal compris Aux yeux des 146 habitants de Geney, la famille Rollet, venue de l'Oise, a toujours une étiquette de Parisiens. Le combat de Sophie y suscite des interrogations... La jeune femme s'est aussi heurtée à l'incompréhension de ses proches. Alors qu'elle veut à tout prix savoir ce qui s'était passé, ils ont tenté de la convaincre d'abandonner cette quête pour se concentrer essentiellement sur ses enfants. Mais c'est justement pour préserver sa vie de famille avec Jérémy, Clara et Clément que Sophie se bat. Ils avaient 8, 10 et 14 ans au moment de l'accident. Sophie se consacre à fond à leur épanouissement, mais elle n'a jamais eu la sensation de faire son deuil, et l'ombre de Jean-Paul est toujours là, souvenir déchirant des jours heureux. « J'ai consulté une psychothérapeute parisienne spécialiste des deuils sans corps, qui reçoit notamment les proches des victimes d'accidents d'avion. Elle m'a incitée à ??prendre possession'' de la mort de mon mari, mais c'était trop tard. D'autant que nos dernières photos de famille sont parties en fumée avec son portable. Et les photos de sa dépouille, que je revendiquais, ont été détruites, alors que le cercueil avait été scellé avant que je puisse le voir ! Je sais qu'on a voulu me préserver, mais du coup, d'une certaine façon, on m'a empêchée de faire mon deuil ». Bien qu'elle soit plutôt d'un naturel discret, adepte de l'adage « Pour vivre heureux, vivons cachés », cette femme s'est résignée au bout de six ans à faire connaître son histoire, tout en préservant une bulle protectrice autour de ses trois enfants. « La vie s'accélère en ce moment, ça me fait drôle. Moi qui avais emménagé dans ce village avec mon mari pour être au calme et prendre le temps de vivre... J'ai décidé de m'engager dans ce combat pour une problématique de sécurité routière. Ce n'est pas forcément ce que les médias ont mis en avant... », déplore-t-elle. Deux journalistes du Monde à ses côtés Sollicités en février 2016, deux journalistes d'investigation du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, l'ont soutenue dans sa démarche. « Mon objectif, ce n'est pas de faire condamner qui que ce soit, mais de faire de la prévention, martèle Sophie. Je suis dans la défense d'un problème collectif ! ». Car des Marathon LHS II circulent encore, et ce qu'elle veut, c'est que ces pneus soient retirés de la circulation s'il était prouvé qu'ils sont bien défectueux. Dossier bien étoffé à l'appui, Sophie a mis à l'eau « des cannes à pêche » : ministère des Transports, DGCCRF, fédérations de transporteurs, associations de conducteurs, de consommateurs... Le constat est sévère : « Ce dossier n'intéresse personne. Il n'y a pas de précédent judiciaire... Je me suis toujours dit que je livrais un combat perdu d'avance ». N'ayant aucune réaction de la FNTR, elle en vient même à se demander si la vie des routiers a une quelconque valeur aux yeux de leurs patrons... Seul le syndicat belge ITSRE, présidé par Alain Durant, a pris sa quête au sérieux dès 2016. Même les routiers internautes ont déçu Sophie : en partageant la vidéo de France 3 sur la page facebook Les Camions-citernes français, elle a récolté des commentaires laissant entendre que l'origine de l'éclatement est improuvable, que cela peut concerner tout pneu endommagé, et que ce n'est pas ça qui fera revenir son mari. « La bonne vieille stigmatisation de cette veuve éplorée sans cervelle qui raconte n'importe quoi... Je ne pensais pas que défendre la vie de l'ensemble des routiers me donnerait ce retour », soupire-t-elle. Quelle que soit l'issue de ses démarches, Sophie, sans emploi pour le moment, aimerait travailler dans la sécurité, voire dans la défense des victimes. « Tout ce que j'ai pu développer pendant ces années d'études de cas et de recherches sur internet pourrait me servir professionnellement ! ». Rien ne lui fait peur Rien ne lui fait peur. Elle avait à peine 20 ans quand elle est devenue l'une des premières femmes sapeur-pompier professionnelles à Lyon. Elle a ensuite bossé pour la Sanef à Senlis. Depuis son installation avec Jean-Paul dans la campagne du Doubs, elle a exercé le métier d'assistante maternelle, et quand l'école a été transférée, elle a entamé une reconversion professionnelle dans la bureautique. Jean-Paul, lui, avait démarré dans le déménagement. Une rupture de vertèbre l'a poussé à se réorienter dans le transport de voyageurs en grand tourisme. « A cette époque, il arrivait qu'on ne se voie que quatre jours par mois », se souvient Sophie. A la naissance de Clément, il a repris le volant d'un camion pour profiter de sa vie de famille, en rentrant tous les soirs : en hiver, il pouvait livrer les particuliers en fioul, et l'été il ravitaillait les stations-service en gros porteur... Jusqu'à ce jour fatidique de juillet 2014. Un scandale international ? Le travail de fourmi de l'opiniâtre Sophie pourrait finir par mener la multinationale Goodyear devant la justice. Ce drame individuel se transformera-t-il en scandale international ? C'est en tout cas ce qu'espère son avocat, Me Philippe Courtois... l Ce que Sophie a découvert Parallèlement à la procédure judiciaire (une au civil, et une autre au pénal dont les conclusions n'ont pas encore été livrées), Sophie Rollet accumule des données et compare des accidents que nul n'a jamais rapprochés. Avec des découvertes étonnantes. Tous les matins avant l'aube, l'ordinateur de Sophie Rollet est mis à contribution. Sur google, elle trouve de nouveaux cas d'accidents de camions impliquant des éclatements de pneus. Elle épluche les articles de presse de l'Europe entière (à l'aide de Google traduction), et quand il y a des photos, elle zoome sur les pneus pour en déterminer le modèle. Elle fouille aussi les archives des journaux régionaux. Ses recherches se concentrent bien sûr sur le pneu Marathon LHS II de Goodyear. Plusieurs découvertes la confortent dans cette voie. D'abord, un rapport du Bureau d'enquêtes sur les accidents de transport terrestre (BEATT) qui pointe des défauts de fabrication sur ce modèle de pneu en 2013, suite à un accident survenu en 2011 semblable à celui de son mari. Seul hic, ce défaut était accompagné d'un mauvais traitement du pneu et n'a pas été retenu comme la seule cause. Puis elle découvre que Goodyear a lancé en 2013 une campagne de rappel sur plusieurs références, officiellement sans lien avec des problèmes de sécurité. Malgré cela, elle réalise qu'il reste possible d'acheter sur internet des produits couverts par le rappel ! Ensuite, elle tombe sur des alertes lancées en juin 2014 par des journalistes aux Pays-Bas. Ceux-ci ont repris une forte interrogation lancée par une société d'assurances qui avait relevé une hausse exponentielle d'accidents dus à un éclatement de pneus. « En matière de transport, où est donc la coordination européenne ? », se demande Sophie, qui constate que ce constat n'a soulevé aucun questionnement dans les autres pays. Enfin, un rapport d'expertise soulignait que l'éclatement du pneu qui a tué son mari pouvait avoir pour origine son recreusage, réalisé en décembre 2013. « Je ne connaissais même pas la différence entre un pneu recreusé et un pneu rechapé ! C'est en me renseignant là-dessus que j'ai trouvé des éléments troublants sur lesquels je ne peux m'étendre, car la procédure judicaire est encore en cours ». En 2014, le porte- voitures ayant perdu le contrôle a traversé le terre-plein central, pulvérisant les glissières de sécurité avant de s'encastrer dans le camion-citerne de Jean-Paul. Le choc, d'une violence inouïe, a tué sur le coup les deux routiers. Le pot de terre contre le pot de fer Le scandale potentiel soulevé par Sophie Rollet est susceptible d'ébranler l'américain Goodyear, troisième fabricant mondial de pneumatiques... Suite à l'évocation d'un potentiel défaut du Marathon LHS II dans l'article du Monde, Goodyear a réagi par un simple communiqué où il précise avoir examiné le pneu responsable de l'accident (alors que celui-ci était sous scellé !). « Nos équipes techniques ont examiné le pneumatique et pu constater des signes évidents d'un choc accidentel ayant entraîné sa détérioration, il n'y avait pas d'éléments particuliers en lien avec sa fabrication ». Le pneumaticien précise plus loin : « Sans lien avec le pneu LHS II impliqué dans l'accident de juillet 2014, la société a mis en place un programme d'échange de pneumatiques pour une autre gamme et une autre dimension (LHS II+) à partir de la fin de 2013 ». Notre rédaction a bien sûr contacté Goodyear France, qui complète sa communication initiale en précisant : « A ce jour, Goodyear France n'a aucune preuve suggérant que le pneu qui a été examiné par ses équipes techniques en septembre 2014 pourrait être le pneu décrit par Madame Rollet dans l'article du Monde. Comme décrit dans l'article du Monde, le pneu impliqué dans l'accident du 25 juillet 2014 était apparemment un Goodyear - Marathon LHS II (sans plus de précision quant à ses dimensions) (...) Goodyear France précise ne pas être partie à la procédure pénale actuellement en cours en France ». Appel Si vous avez connaissance d'accidents similaires provoqués par l'éclatement d'un pneu, n'hésitez pas à vous mettre en contact avec Sophie Rollet sur jpsoclclje@gmail.com. Merci. Le feuilleton juridique n'est pas terminé La troisième phase de la bataille juridique menée par Sophie Rollet n'a pas encore abouti. Mais elle ne lâche rien. Comme la procédure au pénal traîne en longueur, elle continue de loin ses recherches, par automatisme. Comme dans tout accident mortel, une classique enquête pour homicide involontaire a été ouverte suite à l'accident entre le porte-voitures conduit par Pascal Rochard et le camion-citerne conduit par Jean-Paul Rollet en juillet 2014. Mais elle a été classée sans suite en 2015, après un rapport d'expert qui ne mettait pas en cause le fabricant du pneu, Goodyear. Le motif invoqué : « infraction non caractérisée ». Pour Sophie, qui a entretemps fait des découvertes sur l'occurrence des accidents impliquant le pneu Goodyear Marathon LSH II (voir encadré p.59), pas question de baisser les bras. Représentée par un avocat qui s'appuie sur la masse d'informations qu'elle a patiemment constituée, elle dépose fin 2016 une nouvelle plainte contre X pour « homicide involontaire » avec constitution de partie civile. Cela a déclenché l'ouverture d'une information judiciaire sur les fautes et manquements commis, qui court toujours puisqu'il a fallu attendre la fin août 2018 pour que le tribunal parvienne à retrouver le pneu incriminé, pourtant placé sous scellés ! L'action au civil a déterminé entretemps le montant des indemnités versées par les assurances, en fait totalement dérisoires au regard du préjudice subi.